La convivéncia, modèle occitan d’un nouveau creuset républicain ?

Le 17 décembre dernier, à l’occasion de l’allumage des bougies de Hanoucca avec la communauté Loubavitch de la ville rose, Richard Amalvy a retrouvé Jean-Luc Moudenc, maire de Toulouse, et son adjoint Djillali Lahiani, responsable (entre autre) de la Diversité. Une cérémonie animée par le rabbin Josef Matusov et à laquelle assistaient également l’archevêque, Mgr Le Gall, et Abdellatif Mellouki, président du Conseil régional du culte musulman.

Richard Amalvy est allé voir comment la ville de Toulouse lance son plan Convivencia pour faire face aux défis du vivre ensemble dans la capitale régionale. Le modèle de convivéncia occitane pourrait-il permettre de façonner un nouveau creuset républicain ?

 Nous devrions concevoir un nouveau creuset républicain. Celui de l’assimilation et de l’intégration ne fonctionne plus, admettons le. Contemplant les signes des temps avec les lunettes de l’histoire, je préfère accompagner le mélange en cours de réalisation que de me joindre au chœur des apeurés du grand remplacement et aux nouveaux croisés identitaires. Nous sommes déjà métissés : depuis toujours, l’Occitanie a vu passé des peuples qui venaient du Sud, du Nord et de l’Est, amenant avec eux leurs coutumes, leurs cultures, leurs religions. Dans le temps long, l’histoire nous enseigne que les grandes invasions ont abouti à la fusion des peuples en mouvement, avec ceux qui s’étaient sédentarisés avant eux. C’est l’histoire de l’humanité.

Pour façonner un nouveau creuset républicain, je souhaite que nous propagions la culture de la «convivéncia» (se prononce convivencio en occitan), qui puise ses racines dans les royaumes wisigoth de Toulouse et de Tolède, dans le passé d’une Septimanie multiple et dans les souvenirs de la civilisation d’Al Andalus où juifs, chrétiens et musulmans vivaient paisiblement ensemble. Pour s’en convaincre, l’écrivain Alem Surre-Garcia, grand promoteur d’une convivéncia renouvelée, explique que nous avons « un passé riche d’avenir ».

À Toulouse, où un plan Convivencia est mis en place par le professeur Jean-Michel Lattes, Premier adjoint de Jean-Luc Moudenc, on traduit cette culture ainsi : « l’art de vivre ensemble dans le respect de l’altérité, l’équilibre des rapports sociaux au sein d’une ville plurielle ».

Pour Alem Surre-Garcia : « Il s’agit de renouveler le lien social et d’imaginer une société de reconnaissance mutuelle où l’intégration ne soit pas forcément synonyme d’assimilation qui dénie tout apport constructif de l’Autre. La convivéncia privilégie la simultanéité des appartenances sur leur hiérarchisation ou leur effacement ». Il reconnait qu’elle « exige autant la flexibilité que la fermeté ».

Je vois donc la convivéncia d’aujourd’hui comme « l’art de vivre ensemble nos différences culturelles, dans le respect des règles républicaines communes ». La laïcité en est une.

Les locuteurs occitans n’ont jamais abandonné ce terme, comme pour signifier que sur cette terre de passage, de brassage et d’accueil, on a toujours su convivre (convivir en occitan et en espganol). Convivre est un verbe du vieux français signifiant « vivre avec ». Je voudrais que nous le conjuguions au présent et au futur, que nous le fassions sortir des dictionnaires anciens, que nous l’amenions dans la rue, sur les places, dans nos maisons et nos écoles.

Le 26 octobre 2004, durant la séance publique annuelle des cinq académies, l’académicienne Florence Delay fit une communication sur le mot « convivance » qu’elle débuta par le récit suivant : le jour de Pâques de 1995, le pape Jean Paul II profita de sa bénédiction Urbi et Orbi pour appeler au dialogue et à la paix au Burundi, au Soudan, en Algérie, en Bosnie Herzégovine. Il dit la chose suivante : « À toute l’Eglise, je rappelle que la [convivenza] pacifique, fruit de l’estime et de la compréhension mutuelle, se nourrit de l’ouverture patiente envers chaque frère ».

Les correspondants de presse français au Vatican traduisirent le mot italien « convivenza » par « convivialité », à défaut d’un mot français qui exista pour exprimer avec justesse l’appel du Saint Père. Suite à l’incapacité à traduire correctement ce mot, l’Académie française fut saisi par plusieurs organismes et au bout de 9 ans, au printemps 2004, elle ajouta le mot « convivance » à son dictionnaire.

Cette anecdote démontre que quand un mot manque à notre langue, c’est qu’il est absent de notre culture et de notre habitus social. Pour Alem Surre-Garcia, justement, la convivéncia occitane « vise l’équilibre entre communauté librement choisie et individu. Elle incite donc à l’invention de pratiques sociales ».

Traduite en anglais par convivence, la convivencia existe surtout en espagnol pour se glisser au sein de la politique, de la sociologie, de la psychologie, de l’éducation, des arts et de la culture, de la péninsule ibérique jusqu’en Amérique du Sud.

Pour les sceptiques, la convivéncia est sans doute une utopie. Pour les détracteurs du « vivre ensemble » qui lisent dans cette expression une obligation de mixité culturelle et sociale qu’ils rejettent, la convivéncia sera vue comme un poison culturel. Mais pour ceux qui voient en la République une communauté de destin, la convivéncia apparaitra comme une espérance refondatrice de notre société.

Richard Amalvy

 

Pour aller plus loin :
Découvrir la brochure Convivencia
Découvrir le Plan Convivencia de la Ville de Toulouse
Le Se Canta chanté au Stadium par les enfants des quartiers de Toulouse