La course à l’échalote 

La course à l’échalote désigne une compétition parfois immature où tout est bon pour être premier. A la course ayant comme terminus l’Elysée en 2022, certains ont anticipé le départ et les organes d’information débordent de déclarations enflammées, de sondages ou de commentaires acides. L’histoire récente a ainsi montré qu ‘en politique tout est possible, de la fidélité aux trahisons ouvertes ou déguisées. La liste des exemples serait trop longue à citer.

Mais comment tout honnête homme ayant le sens de la grandeur et celui de l’Histoire ne serait pas tenté par l’aventure de ce personnage solennel qui a pour résidence le palais de l’Élysée ? Ce que l’on appelait jadis une « folie », bâtie au lieudit « Les Gourdes », fut en 1763 la résidence de madame de Pompadour, maîtresse de Louis XV, avant d’être, dans une suite de péripéties, celle de Louis Napoléon Bonaparte, premier président de la République. Depuis la IIIème République et Patrice de Mac Mahon, elle est celle de tous les Présidents.

Mais il n’y a pas que l’hébergement. Ce qui peut constituer pour beaucoup une sorte d’encouragement, c’est le fait qu’il n’y a nul besoin, pour occuper cette fonction, de titre ou de diplôme. Il y a aussi la perspective d’avoir son portrait accroché au mur de toutes les mairies de France en arborant le grand cordon de la Légion d’Honneur qui fait rougir de plaisir le ventre qui le porte. Il y a aussi le train de vie qui n’est pas négligeable. Ainsi l’on peut se croire un roitelet sans royaume, voire une divinité dont le culte béat est érigé en religion d’Etat. Il y a un côté grisant, en dehors de la gratuité des voyages, de se trouver aux quatre coins du pays, acclamé par des foules triées sur le volet. Grisant aussi, pour un égocentrique, de se faire appeler « Dieu » comme Mitterrand ou « Jupiter » comme Macron…

Bien sûr, l’on cite l’anecdote concernant René Coty. Lors d’une réception, une femme s’approche de lui et minaude : « Oh ! Monsieur le Président, j’aime énormément vos parfums ! », par confusion assurément avec la célèbre maison de parfumerie. Ce à quoi le Président , se tournant vers son épouse, lui dit : « La gloire, vois-tu, c’est ça ! ». Et certains affirment que Vincent Auriol, grand adepte de la pêche à la ligne, est surtout entré dans l’Histoire par sa belle-fille, l’aviatrice Jacqueline Auriol,, première femme à franchir le mur du son.

« Chaque métier » disait Gaston Doumergue « a ses servitudes ». Et cela, sans doute parce qu’il est en vue, engendre des situations que l’anecdote a retenues. Pour Adolphe Thiers, cette épitaphe : « Pour glorifier sa mémoire, on dira quand il sera mort : Ci-gît celui qui vient encore de libérer le territoire ». Pour Sadi Carnot, la réponse de Clémenceau à qui l’on demandait qui il fallait élire pour succéder à Jules Grévy : « Le plus bête ». Et la tirade de Jaurès à  l’encontre de Jean-Casimir Périer : « Je vous l’avoue, j’aime mieux pour mon pays les maisons de débauche où agonisaient la monarchie et l’ancien régime que la maison louche de banque et d’usure où agonise l’honneur de la République ».Et Millerand, qui fut un transfuge du socialisme vers la droite, nous fait penser à un presque homonyme qui, plus tard, fit sans scrupule le voyage retour.

Il n’a jamais été interdit à un Président de la République de rehausser ses joyeuses occupations par des réjouissances particulières. Jules Grévy jouait aux échecs, Loubet au billard, Doumergue au mah-jong. Paul Deschanel, pris de démence, marchait sur les mains et signait les documents d’un délirant « Napoléon ». L’on connaît surtout l’anecdote de sa chute du train présidentiel. Poincaré se déguisait en chauffeur de grande maison. Félix Faure, lui, avait des distractions bien plus intimes. Il en est mort. Il nous mènerait trop loin d’évoquer une histoire plus récente, comme celle du séducteur en scooter ou de la fête de la musique dans la cour de l’Elysée…

Il ne faut donc pas s’étonner, les choses étant ce qu’elles sont, que tant de candidats aient brigué ou briguent cette magistrature suprême, comme l’on dit en style noble. Personne ne se souvient de ceux-là. N’a-t-on pas assez de mal à se souvenir des vingt-cinq numéros gagnants qui figurent sur la liste officielle ?

Pierre Nespoulous