La dislocation des Nations (A propos de la Catalogne)

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L’Espagne comme d’autres nations est faite de royaumes qui se sont rencontrés ou que des alliances ont réunis.

La Catalogne d’aujourd’hui est entièrement inscrite dans celui d’Aragon dont un monarque d’autrefois, parce que sa femme était de Montpellier et son beau-frère de Toulouse, rêvait de faire un royaume transpyrénéen.

Pierre d’Aragon périt avec son projet en septembre 1213 à Muret et l’année suivante Philippe Auguste triomphe à Bouvines de l’Europe coalisée et favorise le passage de l’Empire des Brunswick aux Hohenstaufen.

Le vaincu de Muret avait à « Las naves de Tolosa » en 1212 repoussé l’Islam vers le sud de la péninsule et quelques années après, la Castille allait avec Blanche donner une mère à Saint Louis.

Plus de deux siècles plus tard, Ferdinand d’Aragon épousait Isabelle de Castille, l’Espagne était faite avant que Charles Quint ne la prive de rois espagnols et que n’y règnent que des Habsbourg dont Louis XIV fit des Bourbon.

Mais une Nation qui se forme est autre chose qu’un héritage ; déjà Louis XIV le sentait lorsqu’il disait à son petit-fils : « Soyez bon espagnol mais souvenez-vous que vous êtes né français ».

Napoléon ne réussit pas à mettre fin à une dynastie parce qu’il finit à s’en prendre à une Nation. Une Nation qui n’allait jamais plus être paisible. Le XIXème siècle fut désolé par les guerres carlistes et au XXème siècle entre Alphonse XIII et Juan Carlos, le franquisme fut l’histoire de l’Espagne.

On avait espéré que la démocratie revenue avec la monarchie légitime mettrait fin aux affrontements nationaux. Il n’en fut rien, avec les basques puis aujourd’hui les catalans insatisfaits malgré des larges autonomies obtenues.

Les évènements survenus récemment et qui font apparaître une volonté de sécession de la Catalogne peuvent certes s’achever en « eau de boudin » mais ils laisseront subsister une question : les nations comme certains royaumes d’autrefois peuvent-elles se disloquer et permettre à certaines de leurs composantes d’emprunter des voies aventureuses ?

Pour répondre, un tour d’Europe s’impose.

L’Angleterre est appelée Royaume-Uni parce qu’elle a été désunie. Ses peuples insulaires ont connu d’innombrables dynasties : saxonnes, normandes, angevines, plus tard des Hanovre liée aux Saxe-Cobourg aujourd’hui aux Battenberg.

L’Italie à qui Mussolini tenta de faire croire qu’elle était l’héritière de Rome alors que l’héritage de Rome est universel, peut-être plus français qu’italien.

Cette Italie qui fut celle de Verdi, qui naquit en France, vécut autrichienne et finit par mourir italienne.

Italie de création récente sous la houlette d’une monarchie alpine, complétée d’un riche milanais, occupée au centre par un pouvoir pontifical installé depuis Pépin le Bref, suivie au sud par le Royaume de Naples, affligée par la Sicile où tout est mélangé : depuis les dominations angevines puis germaniques, où les cultures grecques et arabes se sont croisées, la Sicile fut la colonie de tout le monde mais jamais d’elle-même puisqu’on a pu dire qu’elle n’existait pas.

L’Italie apparaît certes aujourd’hui comme une Nation mais quelle fragilité et quel potentiel de divisions en réserve !

En Allemagne, les traités de Westphalie avaient pris soin d’éviter qu’elle puisse devenir une Nation. Ils prirent fin en 1815 et surtout en 1871 à Versailles où de nombreux Etats et Royaumes furent réunis par le Roi de Prusse dans un Empire, à défaut d’une Nation. En 1919 toujours à Versailles, l’empire disparut. Une Nation allemande aurait pu vivre après la seconde guerre mondiale si elle n’avait pas été coupée en deux Allemagnes. Aujourd’hui, elles sont réunies, ce n’est pas pour se défaire.

Terminons ce tour d’Europe par la France : la France est une nation depuis plus longtemps que toutes les autres.

Lorsque César donnait un nom à la Gaulle, elle ne l’était certainement pas encore ; par contre, lorsque l’on a pu dire que la Nation était née avec la Révolution française, elle l’était déjà depuis longtemps.

A la différence de tous les autres Etats de l’Europe, la France n’a connu qu’une seule dynastie, elle a été française jusqu’à son terme. Jamais un étranger n’a régné en France ; le peuple français ne l’aurait pas supporté.

Cette continuité toujours maintenue a donné au peuple français le sentiment d’appartenir à un ensemble indivisible qui sans s’identifier avec lui dominait le monarque.

Une œuvre invisible et séculaire a fait précéder et pressentir la Nation : La puissance du plus grand état de l’Europe, l’universalité de la langue française, la philosophie des lumières n’auraient pas suffi à faire éclater la Révolution française chez un peuple qui n’était pas prêt à la recevoir.

Confusément en France, la Nation existait depuis longtemps.

Ceci pour dire que les éléments de fracture du pacte national n’existent pas en France comme ils peuvent l’être en Espagne, en Angleterre, en Italie ou ailleurs.

Il y a dans cette absence de risque, la certitude miraculeuse d’une antériorité millénaire que nous sommes les seuls en Europe à posséder.

Jacques Limouzy

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