La faute

A Moscou, ce 9 mai, une gigantesque parade a clôturé une riche série de commémorations du 70ème anniversaire de la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie. L’on a souligné et généralement blâmé la situation ubuesque dans laquelle nous plongent les marionnettes atlantistes avec l’absence de la plupart des chefs d’Etat occidentaux dont notre ineffable Président. Impolitesse, faute politique ?

Le souvenir de la lutte contre le nazisme menée conjointement entre l’URSS et de nombreux pays européens se voit sacrifié au profit d’influences américaines. A chacun ses maîtres ! Barack Obama, cultivant l’outrance, n’a-t-il pas dit à l’Assemblée Générale de l’ONU en septembre dernier que Vladimir Poutine menaçait la paix et la sécurité mondiale, plus même que l’Etat islamique ? «Les USA ont influencé la décision de certains leaders mondiaux de ne pas prendre part à la cérémonie de Moscou»  a reconnu le porte-parole du Département d’Etat US Mary Harf. « Nous avons pris en considération ce qui se passait en Ukraine et nous appelons les autres pays à faire de même».

Ce refus conjugue l’offense délibérée à la pure bêtise. S’agit-il d’affaiblir Vladimir Poutine dans l’esprit des citoyens russes, en pensant qu’il est en train de brouiller la Russie avec toute l’Europe ? Ce sera le contraire qui se produira et ce pays se resserrera autour de son Président élu à 80 % ! Car il s’agit d’un manque de respect pour le peuple russe. C’est une erreur grossière qui ne sera pas oubliée par la Russie. Et c’est aussi une insulte à notre mémoire commune et aux combattants français passés aux comptes pertes et profits, ceux de Normandie Niémen. l’on veut parler de diplomatie, il y a des ententes, des alliances, des négociations avec des pays et des hommes sans doute plus sulfureux que le Président russe. Un des principes fondamentaux de la diplomatie, comme le disait le général de Gaulle, fait passer les réalités avant les sentiments et les Etats avant les personnes. Il ne s’agit pas ici de parler de Staline ou de Poutine, mais d’honorer un peuple qui a perdu 26 millions de ses sujets dans la lutte contre le nazisme (même si l’on ne veut pas y ajouter les 25 millions de victimes du communisme). Au moins 60 % des familles soviétiques ont perdu dans ce conflit un parent proche. L’ouverture des archives soviétiques dans les années 1990 et 2000 a permis aux chercheurs de mieux appréhender le caractère apocalyptique de la guerre à l’Est et de la contribution de ces peuples à une victoire qui sans eux n’eût pas été possible. Les Etats Unis essaient de minimiser ce rôle déterminant, et il ne leur déplairait pas que la brouille en cours affaiblisse l’Europe…

 

Ban Ki-Moon, Secrétaire général de l’ONU, présent à Moscou, a affirmé qu’il existe des choses plus importantes que la politique, ce sont le souvenir et la reconnaissance. L’absence de nos chefs d’Etat est un affront qui en outre est susceptible d’attiser des tensions sur le Vieux Continent plus qu’elle ne contribue à la désescalade. Quels avantages tirera l’Occident de cette insulte à la Russie ? Rompant avec l’idée d’une Europe «de l’Atlantique à l’Oural», celle-ci s’investira-t-elle dans un nouvel ordre international tourné vers la Chine et l’Inde, dont les deux chefs d’Etat étaient à Moscou ce 9 mai ? Des personnages de second plan ? Le n°1 chinois et le n° 1 indien, ce n’est pas rien, c’est la moitié de la planète  ! L’on comprend le relatif détachement de Vladimir Poutine, déclarant : « Je n’ai pas réagi au niveau officiel. C’est le choix de chaque politique, de chaque pays. Ils ne veulent pas ? Quelqu’un n’a pas obtenu la permission de Washington ? Soit ! C’est notre fête !»

En ce 70ème anniversaire, il est loin l’esprit du 50ème, le 9 mai 1995, où, autour de Boris Eltsine les dirigeants des pays alliés, François Mitterrand, John Major, Bill Clinton et même celui de l’Allemagne vaincue, Helmut Kohl, avaient décidé de tourner définitivement la page de la guerre froide.

En ce 70ème anniversaire, il est loin l’esprit du 50ème, le 9 mai 1995, où, autour de Boris Eltsine les dirigeants des pays alliés, François Mitterrand, John Major, Bill Clinton et même celui de l’Allemagne vaincue, Helmut Kohl, avaient décidé de tourner définitivement la page de la guerre froide. Et, il y a quelques mois, en 2014, Vladimir Poutine n’était-il pas présent, à l’invitation de François Hollande, aux cérémonies du 70ème anniversaire du débarquement en Normandie ? Bien loin aussi sont les alliances de la Russie de Pierre le Grand nouées avec différents pays européens pour -déjà- lutter contre l’empire ottoman. Un rappel à l’histoire récente nous dit aussi que Vladimir Poutine avait vu avant les autres la nécessité de lutter contre l’Etat islamique, en Syrie notamment.

La Chancelière Angela Merkel a trouvé un compromis en se rendant à Moscou le lendemain 10 mai pour aller déposer une gerbe avec le Président russe. C’est sans aucun doute de la courtoisie diplomatique et une habileté politique. L’on comprend aussi qu’elle ne rêve pas de commémorer une victoire sur son pays, comme nous n’aimerions pas commémorer Waterloo. Mais notre François Hollande national, porte serviette de Barack Obama et de John Kerry, avait délégué Laurent Fabius, dans un scénario que François Mitterrand avait naguère qualifié d’«envoi d’un petit télégraphiste», on ne sait avec quelle mission puisqu’il n’assista pas à la manifestation. De son côté, il préféra aller dans les Caraïbes parler du réchauffement climatique, dans l’attente de la conférence de fin d’année sur le climat, dont il aimerait bien s’arroger les bénéfices électoraux. Peut-être, d’ailleurs, pour lutter contre le réchauffement climatique, souhaite-t-il le retour de la guerre froide ?

Pierre Nespoulous