La fin du silence ?

La publication d’« Un si long silence », le livre dans lequel la patineuse Sarah Abitbol accuse son ex-entraîneur de viols et d’agressions sexuelles entre 1990 et 1992 a déclenché un vaste examen de conscience dans les milieux sportifs. De toutes parts, l’on appelle à une opération Mains propres dans les Fédérations. On avait vu avec Adèle Haenel et le cinéma à quel point il est dur de révéler des violences sexuelles dans tous les domaines, même en période de grosses médiatisations féministes du type #Metoo.

Dans le sport, l’on a affaire à des adultes qui ont une emprise forte sur des jeunes par rapport à la performance. L’entraînement de haut niveau est un facteur de risque qui génère une relation avec l’éducateur dans la durée, avec des enjeux importants. « Le revers de la médaille » est le titre d’une enquête édifiante du média Disclose, confiée au collectif de journalistes We report sur les agressions sexuelles dans le sport des années 70 à aujourd’hui : au moins 276 victimes, 77 affaires, 28 disciplines concernées. Structuré en une myriade d’associations, le sport amateur ne doit son existence et sa survie qu’à l’investissement bénévole de près de quatre millions de volontaires. D’où le vide juridique et administratif, avec, sur le nombre, un pourcentage tellement infime de fautifs.

Et puis, le silence des victimes est très pesant quand l’agression vient de quelqu’un de confiance, à la lourde emprise morale, dans un système d’aura et de sacralité du prêtre, de l’enseignant, de l’éducateur, de l’entraîneur, de l’animateur socio-culturel ou du prof de théâtre.  Dans l’Education Nationale, il y a deux ans, 26 personnes qui avaient commis des infractions sur mineurs ont été radiées, dans la vaste affaire de pédophilie de Villefontaine. « Dans ce genre de situation », a dit le ministre Blanquer, « notre exigence, c’est la protection des élèves mineurs et donc la fermeté absolue ».

A notre époque, où l’heure est à la victimisation, la société a orchestré une sorte de séance d’exorcisme collectif. Elle se lave de ses péchés en faisant haro sur le baudet du jour, le prêtre Preynat, Gabriel Matzneff ou Gilles Beyer. A défaut de les atteindre, l’on débusque ses complices supposés, comme le cardinal Barbarin, Bernard Pivot ou Didier Gailhaguet, promus en diables de substitution. Plongés dans le brasier médiatique pour avoir négligé des alertes, ils partagent au passage cette légèreté avec toutes les administrations et associations des années post-soixante-huitardes.

L’on célèbre alors la fin du silence et la libération de la parole avec la publication d’un ouvrage à trouver dans toutes les bonnes librairies, la publicité aidant. Loin de moi la volonté de sous-estimer la souffrance de ces victimes devenues écrivains, mais quid de toutes les anonymes qui ont eu à subir des agressions graves ou des viols, depuis la nuit des temps ? Et ce drame ne se révèle chez les « victimes » que trente ans plus tard, voire plus encore, sans qu’une névrose se soit signalée bien avant : l’on peut s’interroger sur la validité des ressentis, autres que littéraires, de ces témoignages. Les faits sont réels, certes, mais il semblerait que ces personnes se réveillent une fois que les faits sont prescrits. Je me demande si ce n’est pas leur inconscient qui les pousse à faire en sorte que leur « bourreau » ne soit pas puni en attendant, pour le dénoncer, la prescription acquise.

Ne peut-on toutefois s’inquiéter aussi des dérives du tribunal médiatique et dénoncer la « vaste séance d’exorcisme collectif » à laquelle nous assistons tous malgré nous, les médias faisant leurs choux gras de toutes ces affaires. Les procès menés sur les réseaux sociaux, abondamment relayés par les médias, sont une version contemporaine du pilori, et comme les journalistes ne peuvent pas incarcérer, ils prononcent des peines de mort sociale. Ce qui revient à privatiser le droit ! Les gens de bon sens rappellent que les délits et crimes relèvent seulement de la police et de la justice.

Non au jury médiatique, dirons-nous ? Et les sondages, alors ? La presse quotidienne invite son lectorat à se poser en juge : « La ministre des sports a-t-elle eu raison de demander la démission du président de la Fédération des sports de glace ? » – Oui 84%, Non 16%… Les lecteurs n’ont aucun problème pour juger sans connaître le fond de l’affaire ! Les tribunaux, eux, sont là pour cela.

Alors, je ne sais rien, mais je dirai tout !

Pierre Nespoulous