La Renaissance ?

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Dans une tribune « Pour une Renaissance européenne », traduite en 22 langues et publiée dans de nombreux journaux des 28 pays de l’Union Européenne, Emmanuel Macron a lancé sa campagne pour les élections européennes du 26 mai. A l’étranger, s’entend, car en France il s’y consacre quotidiennement depuis plusieurs semaines déjà : la Macronie y occupe, dans la géographie politique, une immense zone centrale qui paraît pratiquement inexpugnable, un peu comme les marécages dans les guerres antiques… Sous prétexte de « grand débat », la campagne s’y déroule au détriment des réformes reportées.

« Citoyens d’Europe, Si je prends la liberté de m’adresser directement à vous, ce n’est pas seulement au nom de l’Histoire et des valeurs qui nous rassemblent. C’est parce qu’il y a urgence. Dans quelques semaines, les élections européennes seront décisives pour l’avenir de notre continent ». A la suite de quoi, Emmanuel Macron détaille les projets qu’il compte défendre pour ces élections en exposant à tous les pays de l’Union sa vision de l’Europe et son bras de fer avec les populistes. Si le thème dominant est la souveraineté européenne contre le souverainisme national, l’on doit convenir que c’est, à l’évidence, trop simplificateur comme dichotomie. L’on retrouve le paradoxe de cette campagne : jamais les nationalistes n’ont eu autant de poids dans le paysage de l’Union européenne depuis le début de sa construction.

Le vrai Emmanuel Macron est-il celui qui nous disait que ce qui comptait, c’était de transférer la souveraineté nationale vers une souveraineté européenne, ou est-ce celui qui nous parle d’une France qui doit se redonner les marges régaliennes de protéger et développer son industrie ? Ah, oui, bien sûr… « en même temps » ! Il me revient ici la célèbre maxime du cardinal de Retz : « On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens ».

Le vent qui souffle d’en bas, avec ou sans gilets jaunes, fait tanguer sur leurs strapontins ceux qui imaginent être les maîtres. Dotés d’une intelligence administrative, ils se voient présider aux destinées du peuple. Une grande école et quelques aptitudes dans le domaine des fusions-acquisitions et les voilà persuadés d’être de taille à tracer cette destinée. La première qualité d’un homme d’Etat est de savoir que dans le meilleur des cas il sait ce qu’il faut faire pour éviter de subir l’événement. Voilà résumées la « fortuna » et la « virtù » de Machiavel.

Si l’on est convaincu que le besoin d’Europe est plus fort et plus nécessaire que jamais, quel monde voulons-nous pour nous ? Les restrictions quant au droit d’expression, les abandons de souveraineté limitant la maîtrise d’un destin collectif et notamment en termes d’immigration, au profit d’organes supranationaux, la disqualification qui s’amorce des opposants, tout cela brisera-t-il les vieux pays développés ? Le cadre européen, avec ses insuffisances, sans harmonisation ni fiscale ni règlementaire est peut-être trop large et nébuleux pour résister par gros temps. Et les Etats membres ne perdent pas alors de vue la défense de leurs intérêts propres. Ces jours derniers, l’Etat néerlandais, sans avertir la France, est monté en puissance au capital du consortium Air-France/KLM, ce qui entraîna des protestations côté français. La Haye justifie sa manœuvre par la nécessité de préserver « la souveraineté » des Pays-Bas dans l’alliance Air-France/KLM. A l’heure des discussions sur l’Europe, la réalité et la vérité viennent-elles des Pays-Bas ? La préservation de l’industrie des transports est une question de souveraineté, par-delà toute eurobéatitude… Comment s’exonérer des préoccupations hexagonales ? La presse nous dit : Ascoval, Blanquefort, Fonderie du Poitou, noms emblématiques parmi la quinzaine au moins de grosses usines menacés de fermeture…

La Renaissance ? Au XVIème siècle, elle a mis cinquante ans pour passer d’Italie en France malgré tous les échanges. Emmanuel Macron se place-t-il en leader dans cette course ? Il préconise la création d’une Agence européenne de protections de la démocratie, d’un Conseil européen de sécurité intérieure, d’une Banque européenne du climat, d’une supervision européenne des grandes plateformes (pour réguler les géants du numérique). Comment éviter que cela ne se tourne en ce que de Gaulle appelait des « Comités Théodule » ? Avec qui va-t-il mener le combat européen et qui trouvera-t-il sur sa route ? On attend maintenant de voir s’il trouvera suffisamment d’audience pour pouvoir prétendre fédérer une vision renouvelée de cette aventure. Depuis le milieu du vingtième siècle, celle-ci nous a fait vivre une ère de paix exceptionnelle dans notre Histoire, à la différence de pas mal d’autres continents. Il lui reste à trouver des alliés pour mener son combat.

Pierre NESPOULOUS