La tentation d’Anastasie

Anastasie est le nom plaisant donné à la censure depuis la seconde moitié du XIXème siècle, figure d’anthologie, peinte sous les traits d’une vieille fille acariâtre, armée d’une énorme paire de ciseaux. Elle est officiellement exclue du jeu social par la Déclaration des droits de l’Homme de 1789 qui prône la liberté d’expression comme un pilier fondamental de notre Constitution. Mais toute liberté ayant ses limites, la censure existe donc dans des limites définies par la loi. Je dirais même qu’elle se développe et s’épanouit au fil des jours, à mesure que s’allonge la liste des interdits et des obligations. Tout le monde sait que c’est une tentation à laquelle cèdent facilement – l’Histoire en est témoin – les régimes autoritaires et les dictateurs de par le monde. Le pire est la censure due au sectarisme, forme larvée d’un fascisme de la pensée, ferment d’une chasse aux sorcières envers ceux qui ne s’inscrivent pas dans le conformisme et le politiquement correct.

La pluralité des opinions serait-elle menacée en France ? Député européen LaREM, conseiller d’Emmanuel Macron, Stéphane Séjourné, l’ami de Gabriel Attal, a émis mercredi dernier dans les colonnes du journal l’Opinion une proposition visant à contrôler, dans l’audiovisuel, « la parole des éditorialistes les plus engagés ». Les mignons du roitelet partent à l’assaut des ennemis de leur chef. La tentation d’une dictature de la pensée n’est pas loin. Tous ces jeunes politiques issus de l’UNEF et du Mouvement des Jeunes Socialistes ont un formatage cérébral qui les rend étanches au débat d’idées. Adolescents attardés, atteints de bobologie, creux comme des saules. Ainsi Stéphane Séjourné appelle « à revoir l’arsenal réglementaire et législatif qui encadre l’audiovisuel français ». Et de citer sans complexe, à encadrer, Eric Zemmour.

Le nom est lâché ! Le petit monde médiatique ne bruisse que de l’insolente réussite de la chaîne de débats et opinion Cnews, du groupe Bolloré, qui a parié et investi sur un espace médiatique en jachère, et que l’indice de fréquentation vient de placer en tête des chaînes d’information en continu. Il est  vrai que cette fluidification de l’information, cette multiplication des sources permet une diversification de l’offre éditoriale, soudain idéologiquement décorsetée. Une chaîne où l’on dénonce, avec talent, la dictature des minorités, et où l’on ose dire, sondages à l’appui, ce que la majorité des Français pense !

Emmanuel Macron a affirmé à maintes reprises que nous n’avions pas de racines et de culture propres, aussi lorsqu’une émission nous rappelle l’Histoire de notre pays, sa culture millénaire, cela constitue-t-il un rétrécissement et un « abaissement du débat » ? Il faut dire que le coup est rude. Tout marchait bien. France Inter donnait le ton et « la voix de son maître », et les autres suivaient. Mais la classe et la distinction des Christine Kelly ou Sonia Mabrouk nous changent de la vulgarité d’Hanouna.

C’est une spécialité des marxistes que d’accuser leurs opposants de leurs propres turpitudes. Force est de constater que les « progressistes » en place ont repris à leur compte cette spécialité, dénonçant chez Cnews du « sectarisme » voire du « fascisme ». En face de l’audiovisuel public, c’est, selon l’expression consacrée, « l’hôpital qui se moque de la charité ». Chaîne d’informations et d’opinion, Cnews s’ouvre obligatoirement à la confrontation d’idées, le dirigeant communiste Olivier Dartigolles comme les responsables socialistes Philippe Doucet ou Julien Dray entre autres, y ont leur rond de serviette, ce dernier expliquant que depuis qu’il était présent sur Cnews il n’était plus invité nulle part ailleurs. C’est la liberté de penser nouvelle vague bien pensante !

Dans un article consterné, Le Monde constate que les ministres se bousculent aux portes de Cnews... attirés par le miel « populiste », qui sait ? « Les bretteurs ne sont pas toujours à la hauteur », selon Stéphane Séjourné. Il est vrai qu’il faut y avoir un fleuret bien aiguisé. « Certains programmes de la chaîne abaissent le débat », nous dit-il encore. Il faut dire qu’au sommet de l’Etat le Président a montré la bonne voie en devisant avec les fins analystes que sont Mc Fly et Carlito !

Les romains savaient que la vérité jaillissait de la « disputatio », la confrontation étayée des points de vue et pas de la « pensée unique ». Que nos responsables affrontent la diversité des opinions  plutôt que de prioriser l’opinion de la « diversité ». Si cela les empêche de dormir, cela les poussera peut-être à réfléchir.

Pierre Nespoulous