L’angoisse

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Michel Platini et Pierre Nespoulous

C’est un roman de Peter Handke dont Wim Wenders a fait un film : « L’angoisse du gardien au moment du penalty ». J’avais retenu d’une longue discussion avec Michel Platini qu’en réalité, l’expression est trompeuse : l’angoisse change de camp, ce n’est pas chez le gardien de but, mais bien chez le tireur qu’elle se situe lorsque ce fait de jeu intervient à un moment déterminant… Just Fontaine l’a aussi écrit dans ses Mémoires : « la différence, c’est qu’avant, le gardien avait peur, alors qu’aujourd’hui, c’est l’attaquant ». Pour ce dernier, c’est le moment où la crainte et le désir, la peur et l’envie se mélangent en un étrange malaise.

En cette période d’overdose de football pour cause de Coupe du monde, l’on peut voir assez fréquemment des joueurs se livrant à cet exercice. Ainsi, vendredi dernier, j’ai observé le portugais Cristiano Ronaldo, contre l’Espagne. Immobile, impassible, il a cherché le retour au calme. Fermant les yeux, il a pris une forte respiration comme pour se vider l’esprit, dans ce court temps suspendu, ce temps d’une concentration pleine d’appréhension. Et l’arbitre qui attend… Et l’autre, en face, qui gesticule. Ne pas le regarder. Le ballon est un fragile recours pour que naisse l’apaisement. Le silence, alors, n’est plus un refuge et l’espace se fait hostile… Puis la délivrance… Dans la même situation et avec une égale concentration, nous avons vu aussi, le lendemain, Antoine Griezmann contre l’Australie et le croate Luka Modric contre le Nigeria. A coup sûr, la télévision nous en montrera d’autres dans les semaines prochaines.

Comme la plupart des mammifères, l’homme aime le jeu, c’est un instinct. Et la compétition aussi, c’est un fait culturel. L’on ne peut se désolidariser de ce consensus dès lors qu’il s’attache à l’essentiel qui est le sport, la volonté de l’emporter, la fierté de conquérir un trophée et des nations qui, durant quelques jours, ne sont pas totalement ridicules en prenant leurs footballeurs pour des héros. Chez nous, il y eut le 12 juillet 1998, cette année historique où, le 14 juillet avait deux jours d’avance, moments rares d’une victoire sur le Brésil que viennent de nous montrer abondamment les commémorations que les grands médias opportunistes ont organisées et qui nous ont permis de nous attendrir sur nous-mêmes.

Dans les sports de combat, il y a un premier contact, un premier choc pour rompre le défi des regards. Dans l’épisode du penalty, rien, sinon un ballon, un dérisoire ballon. Le joueur voudrait que tout aille très vite, pour que cesse cette sale émotion. Il craint, mais aussi veut se libérer. Il y a là comme l’odeur aigre-douce d’une tentation-répulsion, la montée d’un plaisir sournois, indécis. On sait qu’il faut avancer, et c’est là un moment presque irréel à force de contradictions. Saleté de volupté !

Tous les gestes, dans le courant du jeu, se font avec une solution de rattrapage. Mais, cette fois, il n’en est rien. La situation est d’un dépouillement absolu. Sur un joueur, sur un homme, mille et une pesanteurs. Et, subitement, une étrange impression de vide. L’enfer, c’est le regard des autres. Et la cruauté n’est pas celle que l’on croyait. La pitié s’est trompée de côté. Le rite et les apparences ont abusé le cœur populaire, comme aussi le football qui, dans son jargon, sa simplification, a détourné la « dramatisation » du penalty. Mis à plat, il s’agit d’un homme sur une ligne entre trois poteaux, avec un ballon à onze mètres. Une sanction est tombée comme une condamnation sur son équipe, mais il peut encore la sauver. « L’angoisse du gardien » ? Sous le rapport des responsabilités tout le stimule, rien ne l’accable. S’il échoue, s’il n’arrête pas le tir, c’est normal ; s’il réussit, c’est un héros.

Douloureux transfert qui fait de la victime un éventuel coupable. Car le tireur est toujours là, avec sa gorge qui racle et ses pulsations qui montent. Il a envie de se libérer, et pourtant il doit se contrôler. La véritable angoisse, c’est celle du choix. En force, ou bien placé ? Si le gardien va du même côté… A ce moment-là tout se passe dans la tête. Il faut se décider. C’est un geste facile et difficile à la fois. Il est temps de se soulager, de les soulager. Et de savoir… Et ce samedi, contre l’Islande, Lionel Messi s’est trompé de côté…

Pierre NESPOULOUS

 

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