L’appel des centurions 

Donneurs d’alerte ou sonneurs de tocsin ? On a beaucoup glosé sur la fameuse « tribune des généraux » et sur la réaction première du pouvoir, alors que cette lettre aurait pu rester plus ou moins à l’écart des médias. Déni de réalités, dénigrement, mépris, annonce de sanctions, voilà les réactions du pouvoir envers les plus grands serviteurs du pays – ceux qui risquent la vie pour lui – qui l’interpellent avec force et gravité. Mais, selon Nicolas de Chamfort, « en France, on laisse en repos ceux qui mettent le feu,et on persécute ceux qui sonnent le tocsin ».

Il a fallu que Jean-Luc Mélenchon agite un peu le cocotier pour entendre des réactions ministérielles, munies de pitoyables éléments de langage, pour nous dire qu’il s’agissait là d’un mouvement d’humeur et déshonorant de vieilles ganaches en charentaises. Florence Parly s’est dit choquée, Agnès Pannier-Runacher et Marlène Schiappa ont surenchéri (Où sont les hommes?) Plus on en parle et plus cela éveille et surtout réveille les Français, qui généralement sont beaucoup plus attentifs à ce qui est superbement superficiel.

Cette « tribune » a au moins un mérite qui est de poser clairement une difficulté qui vient, à défaut d’une insurrection, et que tous les esprits attentifs voient se profiler depuis déjà quelques années : l’ensauvagement de la France pourrait bien échapper au contrôle institutionnel ordinaire avec toutes les conséquences susceptibles de s’ensuivre. La situation que connaît encore le Liban, autrefois présenté comme la Suisse du Moyen-Orient et comme un modèle de stabilité parmi ses turbulents voisins doit nous faire réfléchir sur les conduites à tenir. Ce pays a toujours du mal à se remettre d’une guerre civile sanglante et nous rappelle la fragilité de ce qui apparaît immuable. Cela dit, au-delà de la forme quelque peu cavalière de la fameuse « lettre ouverte », je ne vois pas là matière à grands débats. Si ce qui est évoqué devait se produire, ce serait simplement parce que ceux dont c’est la fonction de l’éviter en auraient délibérément, par leur passivité, créé les conditions.

La ministre des armées invoque un « devoir de réserve ». Encore en faut-il cerner les limites. Car le devoir de réserve s’applique sans discussion à tous les fonctionnaires en activité. S’exprimer ainsi, par ailleurs, ne suscite pas de polémique lorsqu’il s’agit de tous les corps de l’Etat qui pétitionnent à tout va, font grève, de professeurs de l’Education Nationale, de magistrats qui prennent des positions partisanes avec le Syndicat de la Magistrature ou le « Mur des cons », de médecins des hôpitaux publics qui viennent quotidiennement commenter dans les médias l’actualité sanitaire et des syndicats de policiers qui ont manifesté ce mercredi. Et j’en passe, avec les employés des grandes entreprises publiques, SNCF ou RATP…

Devoir de réserve ? On va quand même relever que de Gaulle s’est assis allègrement sur cette obligation, en admettant qu’elle soit réglementaire, un certain 18 juin, puis en 1958. L’exemple vient donc d’assez haut. En revanche, ce devoir ne s’applique pas à ceux, qu’ils soient retraités, réservistes ou honoraires, en qui madame Pannier-Runacher voit des pépés en pantoufles.

Quand le message ne plaît pas et qu’on n’a aucun argument pour répondre, on cherche à en discréditer l’auteur. Emmanuel Macron et ses ministres pantouflards qui osent parler de charentaises croient défendre « la République » ; les militaires ont, eux, signé l’engagement de défendre, au risque de leur vie, la France, la Nation, la Patrie, termes à éviter pour les mondialistes. Et ils sont approuvés, sondages à l’appui, par trois Français sur quatre ! Notre « Chef des Armées », grand militaire virtuel, se tirera-t- il une balle dans le pied , lui qui, comme la ministre des Armées n’a jamais vu un fusil ailleurs que dans un film ?

L’Histoire montre que les Pouvoirs ont à craindre ces moments où le gouvernement ne peut plus et où le peuple ne veut plus. Sans aller jusqu’à l’insurrection, en politique, souvent l’inattendu arrive… Et puis, il faut savoir raison garder. A l’heure où l’on encourage généralement les « lanceurs d’alerte » si une femme est importunée dans une entreprise par un mufle, voir cet appel de militaires comme un « appel au putsch » serait semblable à la situation d’un braqueur qui, par avance, préviendrait la banque !