Le 1er janvier 1914
à Castres, à Paris et ailleurs

Ce n’est pas parce que ce premier janvier là il ne se passa rien de notable en France que la suite de cette année 1914 devait être aussi sereine que son début.

Car le 1er janvier 1914 on savait surtout ce qui s’était passé en 1913.

On savait que Raymond Poincaré était devenu Président de la République, que trois Gouvernements s’étaient succédés ceux de Briand, Barthou et Doumergue, que la loi de trois ans de service militaire avait été votée.

On savait que l’année 1913 avait été brillante. Maurice Barrès avait publié “La colline inspirée”, André Gide “Les caves du Vatican”. Au théâtre des Champs Elysées, le sacre du printemps d’Igor Stravinsky avait fait scandale, le “Grand Meaulnes” avait raté le prix Goncourt, et Marcel Proust avait publié “Du côté de chez Swann” dont le succès viendrait plus tard.

On savait que la Joconde volée était rentrée au Louvre, que les enfants d’Isadora Duncan s’étaient noyés dans la Seine. Enfin, que l’aviateur Roland Garros avait traversé la Méditerranée, que Carpentier était champion du monde et que les guerres balkaniques s’étaient provisoirement terminées.

Aussi, quelles que soient les craintes, dans une Europe où il n’y avait encore que deux républiques, la France et la Suisse, il apparaissait que les petits-fils ou les petits gendres de la Reine Victoria soit Georges V, Guillaume II, Nicolas II, Alphonse XIII n’oseraient en venir aux mains.

Aussi, ce 1er janvier 1914 beaucoup ignoraient-ils à Castres comme ailleurs ce qui les attendait lors d’une année qui allait marquer la véritable césure entre le dix-neuvième et le vingtième siècle.

A Castres, Madame Nicouleau ne savait pas encore qu’elle perdrait sur quatre ans ses trois fils et son mari le Docteur Nicouleau mort d’un arrêt cardiaque au retour de la dépouille du troisième et dernier fils.

A Paris, Madame Paul Doumer ignorait qu’entre 1914 et 1920 elle allait perdre André, René, Marcel et Armand les quatre fils qu’elle avait eu de celui qui avait été le Gouverneur général de l’Indochine, le Président du Sénat et le Directeur du cabinet civil de Gallieni c’est-à-dire Paul Doumer qui, comme si cela ne suffisait pas, devenu Président de la République, devait être assassiné en mars 1932.

Deux destins de femmes pareillement anéantis : plus de fils, plus d’époux !

Mais à Castres en janvier 1914, on lit beaucoup, outre les quotidiens nationaux existent de nombreux hebdomadaires ou bi-hebdomadaires.

“L’avenir du Tarn” opportuniste puis républicain, “Le courrier du Tarn” radical, “L’Echo du Tarn” conservateur, et encore le “Rappel castrais” et “L’éclaireur du Midi”.

Sans crainte d’accroître cette abondance dès 1909, un jeune homme vient de créer “L’Emancipation tarnaise”. Il est président de Jeunesses radicales, il a 27 ans et le 1er janvier 1914 il se rend place Pelisson à l’imprimerie du Progrès corriger les épreuves de sa publication : c’est Lucien Coudert, il sera rappelé en août comme gradé dans un régiment colonial.

Après la guerre, il reviendra comme avocat, place Pelisson, et traversera le siècle parfois député et souvent maire de Castres.

A Paris, au moment où Lucien Coudert corrige à Castres “L’Emancipation”, Gaston Calmette boucle le Figaro du lendemain. Lui, il n’ira pas loin, il sera assassiné le 16 mars par Madame Caillaux.

Le 1er janvier 1914, on ignore où se trouve Jaurès, à Paris, à Bessoulet dans le Tarn, ou ailleurs, en tout cas, il n‘est pas à Castres. Il sera lui aussi assassiné le 31 juillet.

Le 1er janvier 1914, Monseigneur Charost nouvel Evêque de Lille s’apprête à prononcer une suspension “in sacris” à l’encontre du Député-Maire d’Hazebrouck qui est aussi prêtre. Il lui avait interdit de se présenter, non pas parce que cet ecclésiastique à la tripe sociale qui lui permet de transformer ses fidèles en électeurs, mais parce qu’il considère que la séparation de l’Eglise et de l’Etat s’analyse en une libération pour l’Eglise.

C’est au fond un peu ce que pensent Monseigneur Eudoxe Mignot Archevêque d’Albi et son vicaire général le chanoine Birot mais ils ne le disent pas aussi clairement que l’abbé Lemire.

Pour en rester à l’Eglise, le 1er janvier 1914 à Castres, Clément Emile Roques, natif de Graulhet, a 34 ans, il est prêtre et censeur du petit séminaire de Barral replié depuis 1905 dans les locaux des jésuites rue Commandant Prat. Il va devenir supérieur et rêver de reconstruire Barral dans la plaine de Laden ce qui sera fait en 1933.

Chemin faisant, Emile Roques est devenu Evêque de Montauban, Archevêque d’Aix, puis Archevêque de Rennes, Cardinal et primat de Bretagne.

A Arras, le 1er janvier 1914 au 33ème Régiment d’infanterie, un certain lieutenant s’appelle Charles de Gaulle, le colonel est un certain Philippe Pétain ; il attend la retraite en fin d’année. L’un et l’autre vont vivre des destins parallèles puis contradictoires.

Le 1er janvier 1914, Castres est une place militaire d’artillerie avec le 3ème et le 9ème RA, le commandant d’armes est un Général de brigade qui réside à l’Hôtel Beaudecourt.

Il y a dans cette garnison un ingénieur de l’Ecole centrale qui fait son service militaire, c’est Marcel Burgun, il est trois-quarts centre de l’équipe de France de rugby, il devient une illustration du Castres Olympique qui a 8 ans. Il sera capitaine de l’équipe de France et onze fois international.

En août, il trouvera que l’artillerie est une arme trop paisible. Il sera volontaire pour être pilote de chasse. Il sera cité en 1915 à l’Ordre de l’Armée et disparaîtra en 1916 en combat aérien.

Le 1er janvier 1914, Frédéric Baldy est pharmacien, rue Victor Hugo, il est aussi premier adjoint au maire de Castres. Il ne sait pas encore qu’il sera maire durant quatre ans, le titulaire du mandat Louis Balayé rejoindra le Régiment d’Infanterie où il est officier.

Jour après jour durant quatre ans, Frédéric Baldy recevra les télégrammes annonçant la mort de centaines de castrais, dont il devra faire part aux familles. “On me suivait à la trace dans les rues” disait-il.

Le 1er janvier 1914, Alphonse Juin est lieutenant de Tabors au Maroc, Jean de Lattre de Tassigny est lieutenant de Dragons, Germain Foch, fils du Général est aspirant et sera tué le 24 août, Louis Franchet d’Esperey, sous-lieutenant d’infanterie et fils du futur Maréchal, sera tué à Douaumont et en 1918, l’aspirant Louis Jaurès à peine monté en ligne trouve la mort.

A Paris une certaine Arletty a 16 ans, elle a rencontré un jeune homme qu’elle nomme “Ciel” ; il sera tué le 5 août 1914, elle décidera qu’elle ne serait à l’avenir ni veuve de guerre ni mère de soldat. Elle tiendra parole. Marcel Dassault est mobilisé depuis 1912 au Laboratoire aéronautique de Meudon, il sera rejoint par Henri Potez futur associé. Louis Bardot a 18 ans, il en sortira vivant, il a une mission, être le père de Brigitte Bardot.

Le 1er janvier 1914 on ne sait pas encore qu’entre août et octobre les lettres françaises seront décapitées. Jean de La Ville de Mirmont qu’on ne connaît plus l’avait annoncé.

“Cette fois mon cœur,

c’est le grand voyage”

“Nous ne savons pas

si nous reviendrons”

Il y passa tout de suite, il en avait annoncé beaucoup d’autres.

Août 1914, Ernest Psichari, auteur du “Voyage du centurion” petit-fils de Renan, 34 ans, est lieutenant d’infanterie.

5 septembre 1914, Charles Peguy lieutenant au 276ème Régiment d’infanterie est tué d’une balle en plein front.

21 septembre 1914, Alain Fournier auteur du “Grand Meaulnes” (1913) lieutenant d’infanterie est lui aussi tué ; on ne retrouvera son corps qu’en 1991.

Quant à Guillaume Apollinaire, il ne réussira à s’engager qu’à la fin de 1914, il décédera au lendemain de l’Armistice.

Pourtant en ce 1er janvier rien n’est encore arrivé mais beaucoup d’acteurs du drame à intervenir sont en place.

– Raspoutine à Saint-Pétersbourg exerce sur la Tsarine une influence délétère ; on ne s’en débarrassera qu’en 1916,

– Mustapha Kemal observe la Turquie qu’il veut refaire et le sultanat qu’il veut abolir,

– Mussolini dirige “L’Avanti !” quotidien du Parti socialiste. Avant la fin de l’année, la France l’aidera à financer “Il Popolo d’Italia”.

Il reste qu’en ce début de 1914, la France bien qu’il lui manque toujours l’Alsace-lorraine, apparaît toujours comme l’ornement du monde et Paris une capitale intellectuelle, artistique et scientifique de l’Univers.

Les chefs de files sont en pleine maturité créatrice.

– Henri Bergson a déjà écrit les “ Deux sources de la morale et de la religion ”. Il a 55 ans.

– Emile Durkheim a fondé la sociologie à 40 ans, il a 55 ans.

– Henri Becquerel et Henri Poincaré sont au travail, Marie et Pierre Curie n’ont pas terminé leur parcours,

– Claude Monet et Rodin ont le même âge, Maurice Ravel a 39 ans,

– Valery a 36 ans, Gide 44, Claudel 46 et Proust 44.

En politique, Jaurès a 55 ans, Blum 45, Anatole France et Charles Maurras sont en pleine activité.

Dans l’administration, Louis Lépine, Préfet de police que l’on croyait inamovible depuis 1893, entre à l’Institut et se fait élire Député de la Loire.

Certains destins de femmes sont interminables : Sarah Bernhardt a 70 ans, Julia Bartet “La divine” a débuté en 1872, sociétaire en 1881, elle est toujours Phedre, Berenice, Antigone ou Iphigénie ; le 1er janvier 1914, elle est toujours superbe et en pleine gloire, elle a 64 ans.

Parmi les jeunes femmes qui ont de l’avenir, Colette déjà entrée en littérature devient en 1914 un prodige du libertinage.

On ne s’habille qu’à Paris en janvier 1914 mais les destins seront fragiles.

Paul Poiret sera mobilisé et verra sa maison s’effondrer.

Il en sera de même de Jean Patou qui prépare le 1er janvier 1914, rue St Florentin, la collection suivante, elle n’aura pas lieu, il sera aux Armées.

Jacques Doucet habille Réjane, Sarah Bernhardt, Cécile Sorel et toutes les autres : Caroline Otero, Liane de Pougy, Emilienne d‘Alençon…. Il est hors de prix puisqu’elles en ont les moyens. Il a 61 ans, il ne partira pas.

Jeanne Lanvin est en place après les chapeaux, les vêtements de fillettes, les femmes mais aussi les tenues d’académiciens, celle d’Edmond Rostan, elle prépare une exposition pour San Francisco en 1915. Elle va réussir, elle ne sera pas mobilisée, elle n’est pas un homme.

Mais après Nancy et Orléans, c’est le culte d’une autre femme qui touchera Castres ces années-là ; celui de Jeanne d’Arc qui n’est pas encore Sainte.

On l’avait compris lorsque sur la dernière église édifiée avant 1914 dédiée à St Jean et à St Louis était apparue une statue de bronze qui n’était ni de St Jean ni de St Louis mais de Jeanne D’Arc. La future Sainte, munie de son étendard, est à pied ; aussi fut-il décidé d’une statue équestre qui s’élèverait, sur un terrain privé, avenue de la gare. Et qui serait celle que le sculpteur Fremiet avait réalisée pour Paris et pour Nancy. On coula donc le bronze et il fut décidé que Monseigneur Euxode Mignot, Archevêque d’Albi, viendrait la bénir le 26 juin 1914.

Le 1er janvier 1914, on ne savait pas encore qu’au moment et à l’heure où ce prélat interviendrait à Castres, François-Ferdinand de Habsbourg, Archiduc d’Autriche, Neveu et héritier du vieil Empereur François-Joseph qui régnait à Vienne depuis 1848 serait assassiné conduisant l’Europe et bientôt l’Occident à basculer dans la guerre, celle qu’on appela “La Grande”, faute d’avoir prévu l’autre.

Ainsi en 1914, entrait tragiquement dans un nouveau siècle, où l’on en verrait bien d’autres, la France dont le grand journaliste américain William Shirer dira plus tard qu’elle était alors la plus belle des Nations, et peut-être ajoutait-il la plus civilisée.

Jacques Limouzy