Le constat ?

J’ai pu lire deux comptes rendus, sur « Le Point » et « Paris-Match », de l’audience que le Président a daigné concéder à une poignée de journalistes triés sur le volet pour leur livrer son analyse de la situation. Celle-ci repose sur un élément essentiel : les ennemis sont partout, intérieurs et extérieurs. La gauchosphère, la fachosphère, la complosphère, la russosphère et toutes les sphères imaginables aux pulsions factieuses voire aux relents nauséabonds complotent contre lui, et donc contre ces braves bons Français à qui il veut tant de bien. Et la presse (« pas vous, les autres »), ceux qui sont à la remorque des réseaux sociaux dont on ne dira jamais assez combien ils sont manipulés par les Russes ( !), n’est plus celle de ce temps béni où elle se répandait en couvertures dithyrambiques sur le nouveau petit prodige, ses prouesses, son génie et son couple féérique. Jusqu’à présent, à la différence de son prédécesseur, Macron arrive à ce qu’on ne le prenne pas pour le voiturier quand il est sur un tapis rouge. Le danger, lorsqu’on promet beaucoup et qu’on devient porteur d’espoir, est d’échouer, donc de décevoir…

Les Français sont déçus par un Président qui détenait pourtant d’extraordinaires atouts, comme peu de ses prédécesseurs en avaient avant lui. Il s’est trop flatté de remplacer « l’ancien monde » par un nouveau monde, celui des « progressistes » et des mots creux, invitant les Français à vivre au rythme de Facebook, cette plateforme des solitudes interconnectées et des « réseaux sociaux » qui sont des réseaux de cas sociaux quand ils ne sont pas ces bouilloires de haines terribles comparables aux lettres anonymes sous Vichy ! L’argument du « vieux système » est du marketing, car il recycle abondamment à LaREM des éléphants du PS, quelques oubliés de la politique et quelques caméléons électoraux de nos connaissances.

Le danger, Gérard Collomb l’a compris, lui qui est adulte et qui a, contrairement à certains, une carrière politique longue avec la connaissance du terrain et du peuple. Mais le « jeunisme » n’explique pas tout, car nous ne vivons pas un fait nouveau : Gambetta proclama la République à l’âge de 32 ans, Jules Ferry fut député à 37 ans, Poincaré et Berthou à 27. Caillaux, Inspecteur des finances à 26 ans, était ministre de Clémenceau à un peu plus de trente. Et il ne faut pas oublier Napoléon, empereur à 35 ans.

Mais, nous disent nos journalistes, Emmanuel Macron reconnaît ses erreurs ! Ouf ! un instant on avait craint. Alors, oui, il regrette. Il en est même, avoue-t-il, « scarifié ». Rien de moins ! Il regrette ces petites phrases qui ont fait du mal, à son insu, aux « illettrées », à « ces gens qui ne sont rien » et autres joyeusetés. Il regrette de n’avoir pas mesuré combien sa fonction le rendait vulnérable et il fera désormais « très attention ». Quand il a promis d’arrêter les petites phrases ou les mots dégradants contre la population, j’ai parié qu’il ne tiendrait pas une semaine. C’était hier… Pourtant je m’étais donné une marge, me disant qu’ayant compris le problème, il essaierait au moins de s’empêcher un peu. Ben non. Dans ce même entretien, il s’est sincèrement payé la tête de « Jojo avec son gilet jaune », se plaignant du traitement réservé à ce dernier par les chaînes d’information en continu lui accordant le même temps de parole qu’à un député ou un homme politique. Ce à quoi le Premier Secrétaire du Parti socialiste Olivier Faure répliquait : « La République, c’est précisément de penser que « Jojo » mérite la même considération qu’un député ou un ministre. Et qu’il peut devenir l’un ou l’autre ».

La politique ne consiste pas à remplacer un ancien monde par un nouveau. Elle consiste à prendre durablement soin de ce monde, qui est le seul monde réel, à faire en sorte que demeure en lui ce qui le rend vivable et que s’améliore en lui ce qui mérite de progresser. Est-ce l’objet du fameux « débat » qui accapare l’actualité ? Piège tendu… Il s’agit, pour le pouvoir, de montrer ses talents de marathonien de la parole, pour la majorité présidentielle d’affronter les élections européennes dans de moins mauvaises conditions et, au bout du compte, de maintenir « le cap » d’une politique jugée supérieure à la contestation de gens que l’on méprise suffisamment pour espérer les berner.

Le constat ? Il est celui de la corrosion d’un pouvoir présidentiel monarchique par ce qui, lors de l’instauration du quinquennat, paraissait un progrès : la coïncidence des élections présidentielles et législatives. L’usage montre que le législatif est à la solde de l’exécutif avec des élus « playmobil ». Cela rend pour une bonne part impossible d’obtenir des réformes en France et le consensus des Français. Une refonte totale du système de gouvernance, des institutions (on en parle !) et de presque toutes les instances représentatives devrait être faite, faute de quoi rien de viable ne pourra aboutir. Qui aura le courage ? 

Pierre NESPOULOUS