Le Mur

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« Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ».  Ces paroles d’une chanson de Charles Aznavour me viennent à l’esprit lorsque je pense à la chute du mur de Berlin, dont le 30ème anniversaire sera célébré ce samedi 9 novembre. L’Allemagne a prévu pour cette commémoration un programme politique moindre qu’il y a dix ans. Pour les vingt ans, des dirigeants de la planète entière s’étaient déplacés, dont, bien sûr, ceux des forces alliées de la deuxième guerre mondiale. Ce samedi, pas de grand geste, l’heure sera à la gravité : le débat politique en Allemagne est polarisé, un fossé persistant encore entre les deux parties du pays et une fracture serait encore présente dans une ville qui est restée divisée pendant plus de quarante ans.

Je me souviens de l’impression que j’avais, en ce 9 novembre 1989, devant les informations, celle d’être au cœur d’une accélération de l’Histoire, en direct. Les téléspectateurs du monde entier assistaient avec émotion à cet événement extraordinaire qui scellait les retrouvailles du peuple allemand. Il ouvrait aussi la porte à un bouleversement de l’Europe tout entière, avec l’effondrement du communisme et la suppression de ce que Churchill avait appelé un « rideau de fer », séparant l’Europe en deux, du Nord de la Finlande au Sud de la Bulgarie. Cette séparation brute a, pendant vingt-huit ans, partagé le peuple allemand en deux entités distinctes : Est et Ouest, communiste et occidentalisée. Conformément aux dispositions prises par les alliés à Yalta et Postdam en 1945, l’Allemagne vaincue était ainsi découpée par les vainqueurs. Sa capitale, Berlin, était elle aussi divisée dans les mêmes conditions, les occidentaux y conservant au sein de ce qui allait devenir la République démocratique allemande une sorte d’enclave reliée à l’Ouest à la République fédérale par une seule autoroute et un pont aérien.

Pour comprendre l’importance de la chute du mur de Berlin, il faut revenir à sa construction, l’un des moments les plus dramatiques de la « guerre froide », épisode inouï dans le bras de fer opposant les Soviétiques aux Alliés occidentaux. Dans la nuit du 12 au 13 août 1961 débute à Berlin la construction d’un mur séparant les zones d’occupation française, britannique et américaine d’une part, et la zone d’occupation soviétique d’autre part. Pour l’URSS et les autorités de la RDA, il s’agit avant tout de mettre un terme à l’exode massif de la population est-allemande, véritable hémorragie de forces vives, démographique et économique, avec l’argument émis par les autorités communistes de construire un « mur antifasciste » ! Ce mur fut qualifié de « mur de la honte » (Schandmauer) par Willy Brandt, alors bourgmestre gouverneur de Berlin-Ouest. La tentation de franchir le mur fit des centaines de victimes après Günter Liftin, le premier, les « vopos » tirant à vue. L’on se souvient aussi de la visite du Président américain Kennedy en 1963, déclarant en allemand au cours de son allocution : « Ich bin ein Berliner ! » (Je suis un Berlinois).

Dans les années 80, le régime communiste subissait de nombreuses contestations dans les pays du bloc de l’Est. Ce 9 novembre 1989, face à la pression, à Berlin, Günter Schrebowski, porte-parole du politburo, annonce des concessions, l’assouplissement de la règlementation et des autorisations imminentes de « voyager à l’étranger ». A un journaliste qui lui demande de préciser : « Quand ? » – « Autant que je sache, immédiatement ! ». Les journaux télévisés ayant rapporté ces propos, des milliers de Berlinois se rendirent sur l’heure au point de passage et les troupes frontalières, n’ayant pas été informées, furent débordées et ne purent bloquer la marée humaine qui passait à l’ouest. Pour l’anecdote, Angela Merkel elle-même nous conte que, physicienne à l’Académie des Sciences de Berlin et loin de la politique à cette époque, elle rejoignit la foule et alla boire sa première bière ouest-allemande avec des anonymes ! Dans cette nuit de folie, à coups de marteau et d’instruments de chantier, d’aucuns s’attaquèrent au mur avec une certaine réussite… Est passée à la postérité aussi l’image symbolique du violoncelliste Mstislav Rostropovitch s’installant devant le mur le 11 novembre et jouant du Bach pour fêter la chute de l’édifice.

Trente ans plus tard, ses vestiges sont devenus des reliques, et le Département du Tarn doit à l’amitié et l’attachement du général Cann, alors à la tête de la troupe d’occupation française de Berlin, de lui en avoir confié une pierre qui se trouve exposée dans le hall du Conseil Départemental.

Pierre Nespoulous