Le pape en Iraq, un pays en reconstruction

Eglise de l'Immaculée conception de Qaraqosh lors de la visite du pape. © Crédit Vatican news

La visite du pape François en Irak, du 5 au 8 mars dernier, a été justement qualifiée d’historique. Pour en comprendre la nécessité et les conséquences possibles, nous avons demandé à Iban de la Sota Bouyssou, qui a vécu en Irak de juillet 2017 à juillet 2019 de nous livrer son analyse de la présence du Saint Père sur la terre d’Abraham. Ancien consultant pour AED (Aide à l’église en détresse), il connait bien la vie des populations chrétiennes et Yazidis.

Le Pape s’est rendu en Iraq. Plus personnes ne s’y attendait. Voilà dix ans que Rome parlait d’un tel voyage. Jean Paul II et Benoit XVI y ont songé mais les vents étaient contraires à une telle décision. Le Pape François a atterri vendredi dernier, le 5 janvier 2021 à Bagdad, ville chaotique que j’ai eu la chance de visiter en 2019 avec le secrétaire du nonce apostolique. Chapeau bas aux forces de l’ordre du pays qui ont si bien su gérer cet évènement. L’Iraq est capable d’accueillir et d’organiser un acte international. Il l’a démontré. Qui l’aurait imaginé il y a encore quelques jours. Tous les conseillers du Pape et les hommes politiques à travers le monde s’opposaient à ce voyage en qualifiant le pontife de fou et de posséder un ego surdimensionné à vouloir être le premier dans l’ancienne Ninive. Le Saint Père s’est imposé et quel succès ! J’ai habité dans le Nord de Iraq de 2017 à 2019, pour aider à la reconstruction de villages Chrétiens avec l’Aide à l’Eglise en Détresse (AED) International. Voici la situation que j’ai connue il y a maintenant deux ans, et malheureusement, la même qu’a connue le Pape lors de ce périple.

La plaine de Ninive fut contrôlée par le soi-disant État Islamique (ou DAESH  par son acronyme arabe), de 2014 à 2016, qui installa sa capitale dans la ville de Mossoul, 2ème ville d’Iraq en termes d’habitants et première ville Sunnite du pays. Cette zone a été en grande partie détruite non pas seulement par DAESH mais aussi par les forces de la coalition internationale. L’artillerie française a d’ailleurs participé aux offensives pour repousser les Djihadistes d’Iraq et de Syrie. La stratégie militaire était simple. Des frappes contre des cibles stratégiques comme des centrales électriques et des points d’eau et bombardement des villes et villages en espérant que les forces ennemies prennent la fuite. Ensuite, l’on envoyait des troupes locales, constituées entre autres de Musulmans, de Chrétiens, de Yazidis, d’Arabes et de Kurdes voulant libérer leurs foyers, pour « nettoyer » les bâtiments encore debout un par un. Après trois ans de guerre, cette stratégie a causé des dégâts humains et matériels considérables. Des milliers de morts et des centaines de milliers de personnes déplacées ayant souvent tout perdu. Les maisons, les églises, les mosquées, les temples, les écoles, les hôpitaux, les routes, les puits, les réseaux électriques, tout est à reconstruire. La liste des besoins est interminable.

La situation morale et psychologique des Iraquiens est aussi précaire. Les Iraquiens de toutes communautés confondues sont fatigués et divisés après quatre décennies de conflit. Depuis les années 80, de la guerre contre l’Iran, à la crise de 2014, les seules choses que les moins de quarante ans connaissent sont les temps de misère, de conflit et de persécution qui se suivent dans un cercle vicieux sans fin. Voilà ce qui se passe lorsque des puissances étrangères se mêlent des politiques locales. L’Iraq est un pays d’à peine 100 ans crée en 1920. L’on a forcé des groupes ethniques et religieux à vivre ensemble. Cette diversité culturelle est une richesse empoisonnée. Elle a versé beaucoup de sang et de larmes. Les Iraquiens méritent une vie normale et sure après tout ce qu’ils ont enduré. Cela vaut pour toutes les nations qui peuplent ce pays quelle que soiet leurs croyances. Qu’ils soient Musulmans Chiites ou Sunnites, Chrétiens Orthodoxes, Chaldéens ou Catholiques, qu’ils soient Yazidis, Kakaïs, Turcomans, Arabes, Kurdes ou Assyriens, quelle que soit leur langue, ils veulent connaitre la paix.

Depuis mon départ d’Iraq les choses n’ont pas beaucoup changé. De 2019 à la mi-2020, les jeunes de Bagdad et d’autres villes sont descendus dans les rues pour demander la démission du gouvernement, une fin de la corruption, du travail, et que l’Iran cesse d’intervenir dans les affaires de l’Etat. Des scènes de guerre sont encore apparues dans les nouvelles du monde entier. La répression du gouvernement fut brutale. L’armée et la police chargèrent de vraies balles leurs armes et les canons à eaux visèrent les manifestants pacifiques. La réaction de ces derniers fut exemplaire. Une vague de solidarité, évènement dont l’Iraq est peu habitué, se créa. Les jeunes de tous milieux sociaux et culturels s’associèrent, les générations plus âgées se joignirent à eux, les employés des magasins leurs apportèrent de l’eau et de la nourriture, des médecins et infirmiers s’occupèrent des blessés sans rien demander en retour et même le grand Ayatollah Al-Sistani, religieux numéro un en Iraq, leur donna raison. Le gouvernement finit par tomber. Le nouveau premier ministre, un exilé parti aux Etats-Unis sous Saddam Hussein, ancien chef des services secrets et politicien accepté par Téhéran et par Washington, a commencé à se battre pour les Iraquiens. Le niveau de corruption est en légère baisse et il semble que l’Iran interfère un peu moins.

Cependant, la situation est toujours critique. Il y a quelques semaines trois missiles visant des soldats Américains ont atterri en plein centre-ville d’Erbil, la capitale du Kurdistan. Des cellules dormantes et des survivants du Califat se regroupent et terrorisent des villages. Au Nord, les Turcs mènent des opérations militaires pour, soi-disant, pousser les militants du PKK, un groupe armée Kurde vu par Ankara comme terroriste, hors des montagnes. Personne ne connait les vraies intentions de la Turquie. Il y a aussi des tensions entre les Kurdes et le gouvernement central, entre ceux qui restèrent dans les villes prises par DAESH et ceux qui s’enfuirent et  ceux qui s’accusent d’être à l’origine de tous les maux des dernières années. N’oublions pas l’épidémie actuelle qui fait des ravages dans le pays. Economiquement il y a aussi beaucoup de chemin à faire. Pareil pour le système éducatif qui jusqu’aux années 70 ou 80 figurait parmi les plus avancés au monde. La même chose s’applique pour la reconstruction des zones détruites. Très peu a été fait. Les ONG sont à bout, elles ont fait ce qu’elles pouvaient mais les caisses sont vides. Il est grand temps que la communauté internationale agisse, et vite.

La visite papale en Iraq, voyage d’une importance historique considérable car jamais aucun Pape ne s’y est rendu, est un grand pas vers la stabilité du pays. Pourquoi l’Iraq alors que tant de pays connaissent la même situation ? Une des raisons est que l’Iraq a eu un rôle primordial dans l’histoire du monde depuis des milliers d’années. Qui n’a pas entendu parler de la Mésopotamie, « entre deux rivières » en Grec ancien, le berceau de la civilisation. Les deux fleuves en question sont le l’Euphrate et le Tigre. Le premier se joint au second au sud de Bagdad puis se jettent dans le Golfe Persique. Notre civilisation, les premières fermes, les premiers élevages, les premières formes d’écriture sont nés là-bas. Nous avons aussi tous entendu parler d’Abraham, né dans la ville de Ur dans l’actuel Iraq. Grand personnage de l’Ancien Testament mais aussi de la Torah et du Coran. Un saint homme pour les trois religions monothéistes. L’antique Ninive dont les défenses sont encore visibles en dehors de Mossoul et Babylone, deux autres noms bibliques, se trouvent en Iraq. C’est encore là, en dehors du village de Karamless, détruit par DAESH, qu’Alexandre le Grand fut vainqueur des troupes de Darius le Grand. L’Histoire de l’Iraq est notre Histoire. Nous devons la préserver. Voilà pourquoi le voyage du Pape, son premier depuis le début de la crise sanitaire, est si significatif.

Eglise de l’Immaculée conception de Qaraqosh en 2018 ©IBAN DE LA SOTA

Tout au long de son séjour, les messages du Pontife n’ont cessé de prêcher le pardon, la réconciliation, la paix, l’unité, l’amour et l’espérance et à aviver notre devoir. Notre devoir en tant qu’humain. Notre devoir est de soutenir ce pays coûte que coûte, de faire pression sur nos élus et notre gouvernement pour qu’ils agissent pour le bien, de prier pour ceux qui souffrent et qui ont souffert et de nous assurer que de telles tragédies ne se répètent pas. Un des symboles fort de ce périple, la réunion entre le Pape et l’Ayatollah Al-Sistani. Une autre première. La morale de ce symbole ? Tout être humain en vaut autant qu’un autre, nous sommes tous égaux, nous devons nous entraider. Deuxième image qui restera gravée pour les siècles à venir : le Pape dans les ruines de Mossoul, métropole aux multiples bâtiments classés par l’UNESCO et ancienne capitale de l’État-Islamique, acclamé par les quelques familles Chrétiennes de retour et des habitants musulmans. Même si la route est longue, je suis convaincu qu’après la venue du Pape les Iraquiens vont s’en sortir. L’Iraq est capable de vivre en paix. Nous l’avons vu ces quelques jours. Les peuples de la région sont dotés d’une résilience et d’une force de volonté peu égalée. Ils ont su surmonter tant d’épreuves et de revers, renaissant de leurs cendres comme le Phoenix. Le Pape a apporté l’espérance, à nous d’apporter la paix.

Iban de la Sota