« Le Piège américain »

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Je viens de lire avec le plus grand intérêt « Le Piège américain » (1) qui est à la fois un thriller, un film d’espionnage et un drame psychologique. Il se lit comme un scénario de cinéma ou comme un roman sorti d’une imagination féconde. Il n’est, en réalité rien de tout cela, mais un essai documenté, parce que vécu, sur la guerre économique que mènent les Américains en détournant le droit et la morale, et qui a coûté à la France un des fleurons stratégiques de son industrie : Alstom.

Il s’agit du récit de l’éclairant calvaire de Frédéric Pierucci, cadre de cette entreprise, lampiste et appât dans une affaire qui lui a coûté une détention de 25 mois aux USA dans l’enfer des geôles américaines, chaînes aux pieds et aux mains comme un détenu du grand banditisme. Il était là, à se demander pourquoi, parmi les violeurs et les trafiquants de drogue, au prétexte d’une affaire traitée par Alstom… en Indonésie ! Il a été utilisé, en fait, par le département de la Justice, afin de mettre la pression sur le PDG du groupe Alstom pour qu’il paie au Trésor américain une amende de 772 millions de dollars et puis qu’il vende la partie la plus stratégique de l’entreprise à Général Electric, son concurrent américain.

Aujourd’hui, profitant du fait que le dollar US est devenue la monnaie du commerce mondial, les USA font subir – notamment aux européens – un chantage inacceptable et tout à fait scandaleux. Au nom de l’extraterritorialité unilatéralement décidée de la législation américaine, les USA assument et revendiquent pleinement le rôle de super-gendarme de la planète du fait que les transactions se font en dollars. C’est effarant : si une entreprise a un demi-doigt de pied aux USA, ceux-ci considèrent qu’elle est soumise à la justice américaine, et cette loi leur permet d’arrêter n’importe quel employé de cette entreprise et de le maintenir en prison pour faire pression sur ses dirigeants. Aucun autre pays au monde ne dispose d’un tel arsenal ! D’ailleurs des poursuites pour corruption ou pots de vin ont été engagées à l’encontre d’autres sociétés françaises : c’est déjà arrivé à Total, Alcatel, Technip, BNP ou le Crédit Agricole ou la Société Générale qui ont renfloué le Trésor américain pour un total d’amendes de quelque 12 milliards de dollars !

De Gaulle avait bien compris qu’il fallait à la France une politique indépendante des USA. La France a perdu la grandeur qu’elle avait alors. Quand va-t-on comprendre que le gendarme du monde ne sert que ses intérêts ? L’allié historique que sont pour nous les Etats-Unis s’est avéré – aujourd’hui encore -, dans les troubles du Moyen-Orient si peu fiable ! Alors que l’on brocarde Poutine !

Arnaud Montebourg, à l’époque Ministre de l’Industrie, se heurtant à l’autorisation par le Conseil d’administration d’Alstom de procéder à cette vente à Général Electric, avait placé cette affaire au cœur de ses priorités. Il s’y opposait tout en la sentant soutenue au sommet de l’Etat, notamment par Emmanuel Macron, Secrétaire général adjoint de l’Elysée, chargé des affaires économiques qui, déjà en 2015 insistait auprès de Bruxelles pour que l’Europe validât cette vente. D’où le départ d’Arnaud Montebourg du gouvernement en claquant le porte au nez de François Hollande. Il faut bien lui reconnaître d’avoir été le seul à défendre les intérêts stratégiques français.

Ce fut précisément Emmanuel Macron qui lui succéda au Ministère de l’Economie et dès lors fut actée la vente aux Américains d’un élément clé des 75% de notre production d’électricité nationale et d’une technologie que le monde entier nous envie, avec les turboalternateurs des 58 réacteurs nucléaires du territoire et les turbines Arabelle des réacteurs EPR. Hautement stratégiques sont aussi les turbines de propulsion de notre porte-avions Charles de Gaulle.

Au lendemain de la signature de cet acte de vente, Frédéric Pierucci , otage désormais inutile, fut libéré, après deux ans et un mois de détention dans les geôles américaines… La France a donc perdu une partie du contrôle de son arsenal nucléaire au profit des Américains. Qui s’en préoccupe ?

Olivier Marleix, député d’Eure et Loir et Président de le Commission des Affaires économiques estime qu’Emmanuel Macron était au courant d’un éventuel rachat bien avant 2014. Et au stade de l’enquête préliminaire, l’affaire est entre les mains du Parquet National Financier. Il semble n’être pas là aussi rapide qu’il le fut dans une affaire de… costumes.

Pierre NESPOULOUS

(1) « Le Piège américain », co-écrit par Frédéric Pierucci et le journaliste Mathieu Aron, éditions Lattès.