Le révisionnisme voilà l’ennemi ! Montesquieu est mort un 10 février il y a 260 ans

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A cette occasion quelques évocations de sa pensée et de son temps ont traversé brièvement la presse nationale. Il reste que les messages délivrés par Montesquieu ont été largement entrevus et bien souvent acquis par le Droit public contemporain.

Mais il apparaît peut-être seulement aujourd’hui que la plus grande contribution apportée par Montesquieu au profit de beaucoup d’hommes politiques français est cette permanente inquiétude institutionnelle qui les porte constamment à la recherche d’une constitution nouvelle ou d’une révision de celle qui existe dont ils ne sont jamais parfaitement satisfaits.

Montesquieu semble avoir fait de nous des révisionnistes scrupuleux.

Puisque la vie politique est loin d’être une bergerie, c’est à travers son actualité qu’il est permis de juger de la qualité des affrontements successifs qui la conduisent à être ce qu’elle est en un moment précis de son parcours.

On se demandera donc avec quelque inquiétude ce qu’aurait pu penser Montesquieu des cadres institutionnels qui supportent les Nations et particulièrement la France du milieu du XXème siècle jusqu’à nos jours.

Il aurait pu constater que le révisionnisme actuel n’est pas découvreur de nouveautés, tant l’histoire institutionnelle des peuples est riche. En France par exemple, lorsque l’on demande la disparition du 49-3, le retrait de la maîtrise de l’ordre du jour du Gouvernement, des pouvoirs accrus pour le Parlement, ce sont des restaurations de régimes antérieurs que l’on propose.

Il faut mettre au compte de ce révisionnisme permanent les propositions touchant les modes de scrutin. Ces modes de scrutin ne sont pas constitutionnels, pas plus que naturellement on n’en trouve trace dans Montesquieu.

Si nous succombions, après beaucoup d’autres, à la tentation de faire parler Montesquieu sur des faits qu’il n’a pas connus, nous dirions que le prodigieux amateur d’équilibre et ramasseur d’exemples qu’il était, aurait pu remarquer que les institutions de la Cinquième République qui permettent l’alternance, tolérent la cohabitation, se prêtent à travers le scrutin majoritaire qui est leur scrutin naturel à ce mouvement pendulaire et qui parfois d’une semaine à l’autre permettent d’équilibrer sans les contredire les mouvements parfois impétueux de l’électorat.

Par contre, et sans la nommer, Montesquieu paraît évoquer la démocratie participative dont on parle beaucoup sans en définir la place éventuelle et les limites.

Certains croient dangereusement que tout le monde a le droit d’avoir un avis sur tout, que tous ces avis se valent puisque nous sommes tous égaux et que tout dirigeant doit en permanence être à l’écoute ce qui éventuellement le dispensera d’avoir des idées.

Or, Montesquieu a toujours considéré que l’égalité n’était pas l’uniformité et que donc une égalité mal comprise et mal définie pouvait créer des centaines de petits tyrans aussi encombrants qu’un seul.

Avec Montesquieu, il est toujours aisé d’expliquer comment les régimes finissent, comment la Convention finit dans les bras de Robespierre, avant d’être thermidorienne ; le Directoire dans ceux de Bonaparte, la IIIème République dans ceux du Maréchal Pétain, la IVème dans ceux du Général de Gaulle.

Aussi a-t-on fait parler Montesquieu au début de régimes nouveaux, favorablement à l’aube de la IIIème République, défavorablement lorsque la Vème République devint parfaite avec l’élection du Président de la République au suffrage universel en 1962.

Beaucoup relevèrent alors que le referendum de 1962 était loin d’avoir la correction juridique prévue par la Constitution et la doctrine s’enfonça dans toutes sortes de querelles touchant la légalité de la procédure référendaire et quelques uns en appelèrent à Montesquieu (Maurice Duverger).

Un homme que connaissent bien les Toulousains et dont beaucoup d’entre nous ont été les élèves, fut très sollicité par ce débat, il en sortit devant ses élèves sans aller chercher Montesquieu (d’ailleurs pourquoi l’aurait-il fait ?) en déclarant que s’il fallait absolument que la Constitution se fasse violer, elle préfèrerait sûrement que ce soit par le Général de Gaulle. C’était le Doyen Georges Vedel.

Ce que Montesquieu aurait pu dire (si l’on veut après tout le faire parler), parce qu’il était un prodigieux ramasseur d’exemples, était que de ce pseudo-viol ne tire plus à conséquence puisqu’il reçoit maintenant une absolution unanime à chaque élection présidentielle. Avant comme après les élections présidentielles, il ne se trouve désormais personne qui propose de faire autrement.

A la fin de la IIIème République en 1940, le Président Albert Lebrun se croyait Chef de l’Etat, il lui manquait seulement deux choses qu’il fut un Chef et qu’il y eut un Etat (De Gaulle).

Aussi aujourd’hui, voit-on mal quelque Président de la Cinquième république accepter de voir réduire quelques uns des pouvoirs qu’il tient de la Constitution et d’un mandat du peuple le concernant.

Il en fut ainsi de François Mitterrand qui après avoir largement critiqué les institutions ne trouva plus l’occasion de le faire durant les quatorze années de son mandat de Président de la République. Il s’adapta parfaitement au rôle éminent que lui donnaient les institutions comme si celles-ci avaient été faites pour lui.

En ce début de siècle où en sommes-nous avec Montesquieu ? La politique telle qu’elle est conduite aujourd’hui en France a-t-elle encore quelque chose à apprendre de lui ? Pourrait-on considérer que le monde associatif ou la démocratie participative qui tentent de s’élever aujourd’hui à la dignité de ces corps intermédiaires dont il vantait la nécessité servent aujourd’hui l’équilibre d’un nouveau modèle politique français, ou serait-il aventureux de le croire ?

Ou bien comme l’écrit Pierre Rosanvallon, la démocratie à l’aube du XXIème siècle est à la fois triomphante et incertaine. L’évidence désormais universellement revendiquée de ses principes s’accompagne en effet d’une perplexité croissante sur les formes de son accomplissement ?

Car, une contradiction subsiste toujours entre la nécessité de contre-pouvoirs pluralistes et décentralisateurs qui pourraient rappeler Montesquieu et la tradition centralisatrice où prend forme l’efficacité d’une volonté commune et de ce dualisme toujours présent ne nourrit-il pas lui aussi l’inquiétude institutionnelle des Français ?

En effet, depuis que Montesquieu écrivit “ L’Esprit des Lois ”, peu d’hommes politiques ont vécu en France sans voir poser le problème des institutions. Dans la seule durée d’une vie, chacun d’eux les a vus changer, réviser, parfois restaurer.

A la différence de l’Angleterre, ce rêve de Montesquieu, il n’y a pas de politique en France sans une critique permanente des institutions ou sans une adhésion constamment exprimée à leur égard.

Est-ce Montesquieu, par les multiples regards qu’il a posés sur les institutions des peuples, par l’ambivalence des interprétations qu’il offre à nos réflexions, qui a fait de nous des Révisionnistes permanents et impénitents ?

Car modifier la constitution est devenu une occupation prioritaire pour beaucoup d’hommes politiques français. MM. Mélenchon, Montebourg et bien d’autres parlent de VIème République, c’est-à-dire sans s’en rendre bien compte.

Ces interrogations, ces affrontements sont spécifiquement propres à notre peuple. Nés dans l’acharnement, ils ont aussi leur légèreté. Ces combats institutionnels font partie des habitudes. Ils gardent le génie politique d’accommodements pas toujours condamnables.

Dans une pensée peut-être apocryphe, Napoléon III nous révéla de quoi il se contentait en matière institutionnelle.

“L’Impératrice Eugénie est légitimiste, Morny est Orléaniste, le Prince Napoléon est républicain, moi-même on me dit socialiste, il n’y a que Persigny qui soit bonapartiste et il est fou !”

Montesquieu dira Voltaire sera à jamais un génie bien-heureux qui pense et qui fait penser. Il devrait être le bréviaire de ceux qui sont appelés à gouverner les autres. Il restera et les folliculaires seront oubliés.

Celui qui écrivit un jour : j’estime les paysans, ils ne sont pas assez savants pour raisonner de travers se révéla comme un rationaliste serein et un pessimiste modéré.

L’Esprit des lois est considéré comme le premier chef d’œuvre de la philosophie politique ; il connut, en deux ans, vingt-deux éditions.

On en retiendra qu’il n’y pas de régime politique idéal défini de façon intangible par des doctrinaires pas plus qu’il n’y a jamais eu et qu’il n’y aura jamais de solution politique parfaite.

La perfection n’est pas politique, car si la politique était parfaite, il y a bien longtemps que personne n’en ferait plus.

La France a tout essayé, son histoire institutionnelle est celle d’à peu près toutes les formes de gouvernement possibles entre un despotisme tempéré et un anarchisme parfois trop visible.

Il est trop facile au sein des malheurs publiés, congénitaux ou apparus, d’accuser les institutions et de croire qu’il suffirait de les changer pour que tout soit réformé.

Celles de la Cinquième république sont une synthèse de nos pratiques antérieures et une réussite de l’actualité qui montre qu’une longue pause est désormais nécessaire dans l’histoire trop tourmentée de nos institutions.

Il reste d’ailleurs trop peu d’espaces pour en concevoir d’autres. Tout changement ne pourrait être qu’une restauration, ou bien, si les nouveautés proposées étaient basées sur d’autres principes, elles ne manqueraient pas, tôt ou tard, d’ensevelir la démocratie sous son propre triomphe.

Jacques Limouzy