Le sens de l’humour 

Selon Rabelais, dans l’Avis aux lecteurs ouvrant Gargantua (1534), « rire est le propre de l’homme » (« et de la femme », ajouterait celui qui croit bon de dire à loisir « celles et ceux », oublieux de la définition du dictionnaire : « homme : substantif masculin embrassant la femme » !) Toutefois, il faut s’en remettre à Desproges : « on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui ».

Le dessinateur de presse Xavier Gorce vient d’en faire l’amère expérience. Sans doute influencé par l’affaire Duhamel, il a présenté dans le journal Le Monde deux pingouins, ses personnages traditionnels, devisant : « Si j’avais été abusée par le demi-frère adoptif de la compagne de mon père transgenre devenu ma mère, est-ce un inceste ? » Aussitôt, la caricature a suscité une avalanche de réactions outragées, provoquant un désaveu de la directrice de la rédaction, interprétant le dessin en cause comme « une relativisation de la gravité des faits d’un inceste, et de termes déplacés vis-à-vis des victimes des personnes transgenres ». Xavier Gorce, qui collaborait au Monde depuis dix-huit ans a aussitôt annoncé qu’il cessait de travailler pour ce journal : « La liberté ne se négocie pas ». Ce nouvel épisode d’un journal qui revient sur le choix d’une publication sous la pression des réseaux sociaux s’inscrit dans un contexte tendu depuis les attentats contre Charlie Hebdo en janvier 2015. Mais c’est loin d’être la même nature de caricatures !

Je vois dans ce dessin (qualifié de « génial » par le dessinateur Plantu) uniquement une moquerie de la société actuelle, agitée, instable, consumériste, infantile, gâtée, où les gens se compliquent la vie et en sont fiers. Et, dernière nouveauté du niveau « premium » pour être dans le vent : abolir les sexes ! Et tout cela nous donne des mômes que l’on veut prétendre heureux, sourires à l’appui dans des feuilletons débiles, des instables, sans attache, sans racines. C’est tout bon pour fabriquer des robots dociles.

Il y a une distance intersidérale entre le dire et le faire chez les donneurs de leçons progressistes, dont l’institutionnelle Marlène Schiappa, qui avait obtenu naguère le renvoi de France télévisions de l’humoriste Tex, pour une blague douteuse sur les femmes battues, même pas digne d’un VRP aviné. S’il avait sorti une blague tout aussi lamentable sur le mâle blanc quinquagénaire, il aurait été respecté, inattaquable. En ajoutant catholique, c’était la gloire. Question de choix : par exemple on peut aussi critiquer la police, là, on ne risque rien…

Notre époque prétend aimer la subversion, la transgression, la provocation. Mais elle déploie en toute occasion un terrifiant esprit de censure qui veut interdire le second degré et l’humour noir. Le tribunal populaire juge et la brigade de la bonne morale condamne ! Le manque d’humour avec l’absence totale de second degré est devenu la marque de fabrique de tous ces petits marquis de l’intelligentsia médiatique qui censurent la moindre parole libre ou le moindre dessin un peu « tonique ». Ils sont tellement frustrés qu’ils sont obligés de se raccrocher à toutes les minorités victimaires même les plus improbables pour expier leur faute première qui est d’être complètement étrangers aux préoccupations des gens ordinaires.

L’indignation et la dénonciation sont devenues des réflexes pavloviens : on ne pense pas avant de réagir, dès qu’on croit voir ou entendre ce que la bien-pensance interdit de montrer ou de dire. La pensée unique arrive à grands pas, dirigée par des gens qui crient au scandale quand on touche à leur liberté mais laissent cette liberté être de plus en plus restreinte à cause de leur stupidité. De nos jours aussi, les réseaux sociaux sont les repaires de quelques poignées de conspirationnistes soucieux d’instaurer la dictature des minorités. L’inquisition est en marche…

Le dessin joue avec les interdits, mais ne stigmatise personne. L’art du dessinateur est de développer une idée décalée et humoristique, fût-ce à partir d’un sujet douloureux, sans oublier que certains sujets pourraient être évités au nom de la décence, de la courtoisie et du respect poli de l’autre. Dans ses vœux de nouvel an, l’humoriste Elie Semoun se moquait des communautés susceptibles, en leur présentant par anticipation des excuses, en prévision de futures blagues qu’il pourrait bien faire en 2021. Cela lui a valu un torrent de boue sur les réseaux sociaux. Sans commentaire…

Ne pas oublier le rôle cathartique, conjuratoire et libérateur du rire. Selon Romain Gary : « L’humour est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l’homme sur ce qu’il lui arrive ». C’est, à mon avis, une forme supérieure de l’intelligence. Je propose une minute de silence par compassion pour ceux qui sont privés de ces deux richesses !

Pierre Nespoulous