Le temps s’est ralenti 

Tout le monde l’a remarqué, le confinement incite à l’usage de la télévision. Le monstre – l’écran – doit être nourri vingt-quatre heures par jour pratiquement sur le même sujet ! Dans ces conditions, comment des journalistes ne finiraient-ils pas par se prendre pour des spécialistes ? L’on a assisté récemment dans « l’étrange lucarne » à une leçon donnée sur le Coronavirus par un journaliste, l’ineffable Patrick Cohen, à l’éminent professeur Didier Raoult ! Ce qui a fait dire à un observateur avisé qu’on allait bientôt assister à une leçon sur le VIH, délivrée par Franck Ribéry au professeur Luc Montagnier, prix Nobel de médecine pour ses travaux sur cette affection.

Autrement dit, fuyons le « trop de débats et de confrontations » qui tous sont administrés « ad nauseam » par les chaînes d’information en continu, où les journalistes porte-voix du gouvernement meublent l’antenne en mélangeant interviews de chercheurs bardés de diplômes ou d’experts autoproclamés avec le questionnement des gens de la rue bouffis de leur soudaine importance.

Au fil des élucubrations télévisées, l’on apprenait que, face à l’épidémie, les masques devenaient nécessaires ou inutiles en fonction des stocks disponibles. De même pour les tests de dépistage, selon ceux qui nous dirigent, tels les carabiniers d’Offenbach, toujours en retard. C’est dans ces périodes dramatiques qu’on voit s’ériger les « pères la morale ». Nous sommes des adultes et pas des enfants apeurés à qui il suffit de dire cent fois par jour d’aller se laver les mains. Que dire d’un pays qui a vu naître Pasteur et treize prix Nobel de médecine et qui se voit donner des leçons de prévention par Sibète Ndiaye ?

Le temps s’est ralenti et presque arrêté. Cette situation hors normes et le confinement forcé nous obligent à changer notre regard sur le monde et sur nous-mêmes. Il y a une quinzaine, nos agendas étaient pleins et nous sommes passés d’un univers rythmé par des bousculades et des allées et venues au « restez chez vous ! », un temps propice à l’introspection, seule compatible avec l’horloge interne de l’être humain. Confinés. Retirés. Enfermés. L’inaction nous force à la réflexion et le temps nous invite à nous interroger sur la manière dont nous avions à le remplir.

Fini le dogme des cosmopolitisme, mondialisme, multiculturalisme. A travers le confinement de leur population, réapparaissent les Nations. Quand la mort rôde, ce n’est pas vers la Commission de Bruxelles que les peuples tendent leurs regards inquiets, mais vers les Etats-Nations. D’où la fermeture des frontières : Allemagne, Italie, Espagne, Hongrie, République tchèque, Autriche, etc. Emmanuel Macron, lui, s’est borné à demander de fermer les frontières extérieures de l’Espace Schengen, avec une formule : « Le virus n’a pas de passeport ». Idée fausse : il est transporté par des gens qui en ont un ! Notre jeune employé de banque et sa bande de copains s’aperçoivent que les frontières et les relocalisations ont du bon.

Ces temps derniers sont tout de même bizarres, où les agriculteurs qui étaient maudits hier, au rang de ceux « qui fument des clopes et roulent au diesel » sont aujourd’hui sollicités, courtisés, sublimés, indispensables pour nous nourrir, nécessairement utiles au point que l’on cherche des volontaires pour leur venir en aide. Un temps aussi où la police, qui était accusée, garde prétorienne pour mater les frondes, d’être violente et querelleuse à l’excès, est aujourd’hui, pour le bien de tous, le seul rempart restant à garantir dans la lutte contre le fléau le confinement des rues et des autres. Quant aux corps médicaux, dans leurs ensembles, largement méprisés et ignorés dans leurs suppliques, leurs doléances, par nos gouvernants d’hier et d’aujourd’hui, les réformes hospitalières engagées par François Hollande et poursuivies par Emmanuel Macron se révélant mortifères, ils sont désormais adulés, encensés, les « héros de la Nation » de demain, du peuple tout entier. Comme aussi ces routiers qui habituellement encombrent les routes de France pour le plaisir d’avaler de l’asphalte en sifflotant, polluant allègrement, avec leurs volumineux bahuts, l’atmosphère des doux écolos avertis et des bobos partant en vacances. Ceux-ci découvrent que ces camionneurs sont indispensables à leur vie par ce qu’ils transportent ! Et tant d’autres figurent en bonne place au tableau d’honneur.

Ne sont-ils pas rigolos, ces revirements ? Résistons à la mauvaise humeur, à la déprime, à l’usure quotidienne. Trouvez toujours une raison de rire, cela n’ajoutera peut-être pas des années à votre vie, mais ajoutera de la vie à vos années…

Pierre Nespoulous