Le tsarisme sans le tsar

Si les rapports de l’Occident avec Vladimir Poutine deviennent compliqués, c’est parce qu’il n’est pas celui que nous attendions.

Nous imaginions trop naïvement que la fin de l’impérialisme soviétique cèderait la place à une évolution vers une démocratie libérale.

Il faut faire le deuil de cette pensée salubre lorsqu’on se rend compte que la Russie n’a dans ce domaine aucune antériorité. Elle n’a pas connu de régime républicain : le passé antérieur au communisme est entièrement lié à un tsar autocrate et une église orthodoxe.

Ce passé a beaucoup plus de chances de renaître avec Vladimir Poutine, pratiquant, sinon croyant, d’une église orthodoxe sans quelque approche que ce soit d’une démocratie libérale à l’occidentale.

L’un de ces signes du retour au passé nous fut donné dès 2008 au large de l’Amérique Centrale et dans les eaux des Caraïbes où apparut, certes en simple visite, un superbe croiseur de bataille, probablement la plus belle unité de la flotte russe. Il portait un nom. Il aurait pu, il y a quelques années, s’appeler Lénine ou Marx ; les nouveaux maîtres de Kremlin, à la recherche de grandeur, ont fait baptiser cette grande unité navale par l’église orthodoxe russe sous le nom de « Pierre le Grand ».

On ne saurait faire mieux. Il serait temps de se rendre compte que ce qui se passe avec la Russie ne procède plus d’une seule rupture avec le marxisme-léninisme – ce qui pourrait nous rassurer – mais se pose dans une continuité impériale antérieure à l’époque soviétique, cette dernière apparaissant comme un simple épisode.

Car l’Histoire russe a fréquemment trébuché sur la Tchétchénie, l’Ossétie du Nord et du Sud. Les plus grands militaires russes comme Souvorov ou Koutouzov ont été contraints d’y rétablir l’ordre alors même qu’ils se trouvaient, comme Koutouzov, en opération contre Masséna ou Napoléon.

Ayant retrouvé ses repères historiques et la connivence de l’église orthodoxe nationale, la Russie n’est plus ce qu’elle était, mais elle reste indispensable à l’équilibre du monde. Bien sûr, ce nouveau tsar n’est pas héréditaire et se succéder à lui-même indéfiniment ne saurait constituer l’avenir d’un régime, quel qu’il soit.

Certains ont cru, comme nous l’avons dit plus haut que, quatre-vingts ans de communisme une fois effacés, l’Histoire de la Russie allait basculer dans la démocratie libérale. N’ont-ils pas vu que, située entre l’Orient et l’Occident et relevant de l’un comme de l’autre, présente sur la plus grande partie de l’Asie, côtoyant sur la moitié de ses frontières la Chine et le Japon et sur l’autre moitié toutes les querelles d’un Islam qui la pénètre, détentrice des plus grandes richesses minérales encore inexploitées de la planète, la Russie reste au centre du monde et d’une part appréciable de son contenu ?

Jacques Limouzy