Les comptables

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Illustration DR

La France connaît une crise très grave qui confine, désormais, à une crise de régime avec son cortège de violences et de haine. L’on souligne souvent la distorsion entre la France d’en Haut et la France d’en Bas, les élites mondialisées et la France périphérique ! Comme les « événements » ont lieu traditionnellement à Paris et dans les grandes villes, la province est renforcée dans le sentiment qu’on la traite là-haut pour quantité négligeable, le terme de plus en plus utilisé avec mépris étant « les territoires » ! D’où cette jacquerie moderne, sans doute prévisible devant les paradoxes fumeux du « en même temps » cher à Emmanuel Macron, dans cette cassure entre le peuple et un Chef de l’Etat qui n’a jamais arpenté de sa vie une quelconque circonscription électorale dont il aurait eu à servir les intérêts. On redécouvre que la politique, c’est, sinon un métier, une compétence qui s’acquiert au contact de la population, et non en se jetant dans des bains de foule opportunément mis en scène ou en participant à de douteux selfies.

Il semblerait bien que la mayonnaise gouvernementale peine à prendre, car le mécontentement est là. Le divorce est consommé entre le peuple et un Président trop sûr et imbu de lui-même qui lui refuse une autre politique. Pour exciter la foule, les mots prononcés par Macron et Griveaux ont sans doute été décisifs, et Benalla, les Antilles, la fête de la Musique ont dégradé la rigueur élyséenne en laquelle on croyait. S’ajoute le principe même de l’information qui ne s’arrête jamais, sur les chaînes en continu (concept jadis initié par France Info) ou par ce que l’on appelle « les réseaux sociaux ». Même quand il ne se passe rien, il faut meubler l’antenne. Surgissent alors les Tartuffes de la politique, qui se posent en moralistes de bas étage, ces badernes sexagénaires, ex-trotskistes devenus macroniens, consultants sur les chaînes d’information continue BFM ou LCI, ces anciens soixante-huitards  comme l’amusant Cohn-Bendit ou l’inénarrable sans vergogne Romain Goupil, voire Serge July, lui aussi ex-enragé coupeur de têtes de 68, qui donne des conseils aux CRS pour circonscrire les gilets jaunes ! Ce n’est pas donné à tout le monde de prendre les virages des temps qui passent…

Ce n’est sans doute pas le grand soir, mais cette affaire des « gilets jaunes » peut être le début du réveil de cette France méprisée, assommée d’impôts, dépossédée de son Histoire, de ses traditions et de son identité, le début de quelque chose de salutaire… Non seulement les résultats en matière de chômage, de pouvoir d’achat et d’amélioration des comptes publics ne sont pas au rendez-vous, mais – cautère sur une jambe de bois – on lance une consultation à la base. Sans relais dans le pays, un Président isolé fait appel aux maires si souvent méprisés. « Parlottes », que cette grande consultation populaire ? Sans doute, si l’on exclut  délibérément (ce qui n’est pas innocent) les sujets aussi brûlants que l’insécurité ou l’immigration ! Soit ce sont des tabous, alors c’est un aveu de la part d’Emmanuel Macron, soit ce ne sont pas des tabous, alors les Français diront ce qu’ils en pensent !

Fallait-il donc lancer durant trois mois des « cahiers de doléances », au risque d’entretenir des demandes de plus en plus inconciliables, voire démagogiques ? En mars 1789, Louis XVI, désireux de connaître les désirs de ses bons sujets, leur demande, par bailliages et sénéchaussées, de rédiger des cahiers de doléances devant servir lors des Etats Généraux de mai, visant à la réforme de l’Etat. L’on note beaucoup de lettres « d’amour, d’enthousiasme et d’affection » envers le monarque, nous disent les historiens. Semblable sentiment m’étonnerait lors de cette nouvelle consultation populaire lancée pour les mois qui suivent, les soucis profonds étant pourtant les mêmes : la lourdeur des impôts et l’égalité entre tous. Car le beau pays de France n’a plus le fil conducteur qui tenait ensemble tous les ingrédients qui avaient fait son Histoire. Ainsi, promettant un grand débat national, Emmanuel Macron commence par en exfiltrer la question migratoire, pourtant capitale. Il est vrai que pas une seconde il ne s’interroge sur le bien-fondé de sa politique : Benjamin Griveaux, son porte-parole, n’a-t-il pas dit que, quelle que soit l’issue de la consultation, il n’y aurait pas de changement de cap ?

Les Français, ne se sentant ni écoutés ni représentés par le locataire hors-sol de l’Elysée, tentent de reprendre leur destin en mains. Il va sans dire que ce destin ne peut passer par le projet purement comptable de Macron, s’il ne l’amende pas. De quoi corroborer le mot de François Mitterrand : « Je suis le dernier Président de la République. Après moi, il n’y aura que des comptables » !

Pierre NESPOULOUS