Les enfants du silence   

Un an après le livre de Vanessa Springora qui révélait au grand jour ce qui allait devenir l’affaire Matzneff, c’est un nouveau récit en librairie qui brise un tabou, celui de l’inceste, par la voix de Camille Kouchner.

Ces affaires sont des histoires de mutisme et d’omerta, d’une suite de silences. Dans « La familia grande » (Le Seuil), l’auteur accuse son beau-père d’avoir abusé de son frère jumeau quand ils étaient adolescents. Elle détaille avec une grande justesse les mécanismes du silence et de l’emprise souvent observés dans ce genre d’affaires. L’omerta a duré longtemps !

Le beau-père, c’est le politologue Olivier Duhamel, un homme doté d’une grande surface sociale, constitutionnaliste de renom, député européen, qui règne sur la Fondation nationale des Sciences politiques, qui finance Sciences po et dont le Conseil d’administration est l’un des lieux d’influence les plus verrouillés du monde universitaire. D’Europe 1 à LCI, il commente aussi l’actualité politique et préside « Le Siècle », ce club prestigieux où l’on retrouve l’élite française, qui « fait le pont entre des mondes qui s’ignorent trop en France (politique, hauts fonctionnaires, journalistes, industriels, banquiers) » comme le rapporte Le Monde diplomatique. J’aurais dû écrire le présent paragraphe à l’imparfait, puisque, devant le scandale, Olivier Duhamel a démissionné de toutes ses hautes fonctions. Notons aussi que, compagnon de route du Parti Socialiste, Olivier Duhamel faisait partie, le 23 avril 2017, des happy few réunis à la brasserie parisienne « La Rotonde » pour fêter la victoire d’Emmanuel Macron au premier tour de la Présidentielle.

Est ainsi mise en évidence une certaine attitude glauque dans l’ « establishment » de la part d’une gauche de progrès se présentant en parangon de vertus démocratiques. Aux Duhamel, Kouchner, Pisier, respectivement des leçons de républicanisme, d’humanisme, de féminisme ! Ce qui est étonnant, c’est que l’intelligentsia humaniste fait mine de découvrir des agissements datant d’il y a quarante ans alors qu’ils se fréquentent tous (acteurs, actrices, écrivains, artistes, monde politique) dans un microcosme qui se regarde le nombril. Tout acte pervers envers un enfant engage son avenir mental, sentimental et familial ! Briseurs de jeunes vies, marquant à vie les enfants qu’ils touchent, ce sont les mêmes qui se retrouvent signataires le 26 janvier 1977 d’une pétition pour une libre sexualité entre adultes et enfants, 50 personnalités de gauche, dont Jack Lang, Bernard Kouchner, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Louis Aragon, André Glucksmann, Roland Barthes… « C’était une connerie » vient de reconnaître Jack Lang dans une interview auprès de Sonia Mabrouk. « C’était après 1968 et nous étions portés par un vent libertaire. Cette tribune était inacceptable ». Cela suffit-il comme excuse ?

Dans « La familia grande », livre qui a fait l’effet d’un véritable séisme médiatique, Camille Kouchner brise l’omerta établie autour d’un lourd secret familial et fait des révélations glaçantes sur sa famille recomposée.  Sa mère, Evelyne Pisier, ex-épouse de Bernard Kouchner, ayant épousé Olivier Duhamel, pour protéger son mari, s’était tue, comme les amis du couple, des personnalités en vue soucieuses d’éviter tout scandale. Dans son n° du 14 janvier, « L’obs » évoque le « paradis perdu » du politologue, sa résidence secondaire à Sanary-sur-mer, où chaque été, olivier Duhamel réunissait son entourage politique, intellectuel, voire médiatique, pour des soirées que l’on trouverait « d’une liberté de mœurs incroyable ». Un « pays des merveilles » pour Raphael Enthoven, une atmosphère en laissant fort mal à l’aise d’autres.

Depuis la révélation de l’affaire, une certaine pression règne sur le petit cercle personnel et aussi professionnel d’Olivier Duhamel. Cette fois, cela déborde dans tous les sens, dans le beau monde. Chacun savait. Chacun s’est tu. Attendons. C’est « la gauche caviar ». Je déplore que le caviar, mets délicieux souvent associé à la Russie, soit ici associé à cette abomination et ces pratiques condamnables. On reparle des fameuses pétitions défendant la pédophilie que je citais plus haut, des foucades de Daniel Cohn-Bendit qui a écrit un livre libidineux et très malsain en 1975 (« Le grand bazar »). On fait allusion à mai 68 et l’on cite une foule de noms de français qui furent célébrés et qui maintenant sont à terre. Selon l’écrivain Nicolas Gauthier, « c’est la fin d’une époque, celle de l’arrogante bourgeoisie mitterrandienne et, pour une fois, on ne regrettera pas le temps d’avant »…

1968 ? Et si, pour changer les idées avec un peu de fraîcheur, pour rêver aux sports d’hiver interdits cette année pour cause de Covid 19, on remettait dans l’actualité les Killy, Goitschel, Mir, Périllat, Famose de ce printemps-là, 4 médailles d’or, 3 d’argent, 2 de bronze aux J.O. d’hiver ? Une autre classe !

Pierre Nespoulous