Les femmes savantes

C’est, on le sait, le titre d’une célèbre comédie de Molière. Pardonnez-moi, je n’ai pas pu résister ; dans mon esprit, il n’y a rien de péjoratif, bien au contraire, pour l’emploi que j’en fais aujourd’hui. La mode dans le vocabulaire veut qu’on délaisse de plus en plus le terme de « savant » au profit de « scientifique » : on le constate tous les jours dans la presse ou à la télévision, autour de la pandémie de Covid-19.

Mercredi dernier, la française Emmanuelle Charpentier a reçu, en compagnie de l’américaine Jennifer Doudna, le prix Nobel de chimie pour la mise au point, dès 1912, de leur technologie baptisée Crispr-Cas9. Ce procédé permet une modification ciblée du génome via une coupure de l’ADN. D’où le terme de « ciseaux moléculaires » pour cette technique saluée dans le monde entier comme une découverte majeure. Cet outil peut notamment être utilisé pour rendre certaines cultures plus résistantes. A ce titre, il est envisagé par plusieurs semenciers comme une piste pour sortir de l’usage des pesticides.

A l’annonce de la remise du prix Nobel, l’exécutif, chez nous, n’a pu, en toute immodestie, bouder son plaisir. Après Emmanuel Macron exprimant sa fierté, le Premier ministre Jean Castex a déclaré : « Sincères et chaleureuses félicitations à Emmanuelle Charpentier. Pour ce prix Nobel, pour les travaux révolutionnaires qu’elle a conduits, mais aussi pour la recherche française dont on consacre à nouveau l’excellence et l’attractivité internationale ». Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, pouvait surenchérir avec « une immense fierté pour l’ensemble de notre recherche et pour la chimie française » !  Oublient-ils tous que la chercheuse mène ses travaux à l’étranger depuis 24 ans ?

De tout temps, l’homme a cherché à améliorer ses cultures, leur résistance et leur rendement, en pratiquant sélection et croisement de variétés. Au XXème siècle, les outils ont changé, à la suite de quoi, sous l’influence d’intenses campagnes de mouvements antimondialistes, l’Union européenne a adopté en 2001 une directive encadrant drastiquement les OGM, conduisant à leur interdiction de fait dans la plupart des pays. Mais depuis 2001 les technologies ont évolué et la nouvelle application de Crisp-Cas9, inventé en 2012, ouvre de nouvelles perspectives et promet de formidables améliorations grâce au « ciseau moléculaire » aux mains de nos expertes couturières… Le Point a pu vérifier toutefois que les ministres français de l’écologie qui se sont succédé depuis l’élection d’Emmanuel Macron ignorent tout de cette technologie dont la récompense du prix Nobel montre que c’est loin d’être une méchante technique OGM.

En 2018 encore, à la demande de neuf organisations de la société civile (la Confédération paysanne, plusieurs lobbys du bio, Greenpeace, etc.) la Cour de justice européenne a tranché en faveur de l’interdiction. A l’époque, la ministre de la Recherche Frédérique Vidal se félicitait, dans un communiqué triomphant, de cette décision, la même Frédérique Vidal qui le 7 octobre, toute honte bue, applaudissait désormais Emmanuelle Charpentier, ainsi que nous l’avons mentionné plus haut ! Les tenants d’un assouplissement de la définition de 2001 pourront-ils désormais s’appuyer sur la reconnaissance internationale apportée par le prix Nobel à cette technique pour se faire entendre ?

Chez nous, où l’on exporte les bac plus 10 et l’on importe les bac moins 10, Emmanuelle Charpentier a été obligée de s’expatrier pour travailler, jugeant le climat hexagonal peu favorable à son centre d’intérêt, comme elle le confiait en 2016 à L’Express : « Je ne sais pas si, étant donné le contexte, j’aurais pu mener à bien le projet Crispr-Cas9 en France. Si j’avais fait une demande de financement, il est probable que l’Agence nationale de la recherche n’aurait pas alloué de fonds à mon projet ». En France, elle serait probablement en train de végéter au fond d’un couloir du CNRS, se posant la question de boucler ses fins du mois. Les applications de ses découvertes sont idéologiquement prohibées dans un pays où l’on déteste celles de la science (le nucléaire, les OGM, la 5G, etc.) au profit de chercheurs en sociologie ou en « sciences humaines » qui nous affligent de leur marxisme ordinaire.

Emmanuelle Charpentier a gagné son Nobel grâce à son mérite et non grâce aux clichés féministes à la mode. Elle est issue de la filière de l’Université. Allez comprendre. Je croyais que seules les « Grandes écoles » dégageaient la fine fleur de l’intelligence. Et je ne comprends pas les commentaires qui se désolent du fait qu’elle conduise ses recherches à l’étranger. Il n’y a plus de science nationale, et depuis longtemps. Les travaux n’avancent jamais sans les travaux complémentaires ou parallèles d’autres équipes, dans d’autres pays. Et puis, pour terminer sur une note réaliste, pouvons-nous dire que ces départs sont compensés par l’arrivée de brillantes personnalités comme Léonarda ou Assa Traoré, ou la présence d’éminents intellectuels comme Alice Coffin ou Christine Angot, voire Bernard-Henri Lévy, l’admirateur de Jean-Baptiste Botul ?

Emmanuelle Charpentier est toutefois consciente des dangers d’une application qui serait irraisonnée et irresponsable de la technique du Crispr-Cras9 à l’édition génétique des cellules humaines : « En ce sens, j’appuie fortement une régulation stricte de la recherche sur les cellules embryonnaires ». Elle rejoint ici ce qu’a écrit Montaigne : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme »…