Les joies de l’Administration 

Mon titre courtelinesque est celui d’une pièce de théâtre de Patrick Mermaz. Le sujet est courant dans la comédie, et en effet inépuisable, quiconque a fréquenté durant des années notre administration (même si on lui a dédié une Ecole Nationale) a pu se constituer un véritable florilège. La boutade est de Georges Clémenceau : « Le gouvernement sème des fonctionnaires et le contribuable récolte des impôts ». Cette citation me revient à l’esprit lorsque, dans la crise sanitaire entraînée par le Covid-19, des analyses fleurissent en ligne pour expliquer qu’au nombre de failles observées au sein de notre service de santé, le milieu hospitalier souffrirait d’une trop grande proportion de personnels non-soignants. Même si ces derniers ne sauraient préjuger de la qualité d’une offre de soins.

Dès lors, l’on est tenté de se pencher sur l’organigramme du ministère. Et cela commence dès le haut de l’échelle : cette épidémie nous fait découvrir que nous avons en France pour la chasse au virus : le Ministre de la Santé, le Directeur général de la Santé, le Directeur de Santé Publique France, le Directeur de la Haute Autorité de Santé, les Directeurs des Agences Régionales de Santé, les Directeurs de l’Agence nationale sanitaire, de l’Alliance Nationale pour les Sciences de la Vie et de la Santé Epidémiologie-France, du Centre National de Recherche Scientifique en Virologie moléculaire, de l’Agence Nationale de sécurité du médicament et de la Santé. S’y ajoute un nombre d’infectiologues (parisiens pour la plupart et souvent en désaccord entre eux) ; l’on peut en voir un de différent tous les jours sur les chaînes de télévision. Mais sans doute cela ne suffit pas ! Suite à cette pandémie de Coronavirus, nos chers Politiques vont créer le Haut-commissariat de lutte contre les épidémies, le Haut Conseil de Veille sanitaire et l’Agence Nationale de Sécurité de Logistique médicale, avec bien sûr l’armée de fonctionnaires affectés à ces derniers.

Dans un domaine différent, il y a aussi le désir d’affirmer : « Après moi, ce ne sera plus comme avant ». Car, on le sait, « nos prédécesseurs sont des imbéciles et nos successeurs des intrigants ! » D’où le leit-motiv du « changement », cette volonté de cultiver un entre-soi grâce à une novlangue inaccessible aux tiers, où l’on utilise davantage de mots pour dire les choses moins clairement, avec la frénésie dans la prolifération des sigles dans l’administration, si déroutants pour les habitants des « territoires » (on ne dit plus la province pour un périmètre qui n’a pas d’âme !)… Des dirigeants sans mémoire ont d’ailleurs rebaptisé les Conseils Généraux en Conseils Départementaux, ignorant que le même changement terminologique avait été imposé par Vichy en octobre 1940, lors de la parenthèse douloureuse, le général de Gaulle rendant en 1945 à l’Assemblée du Département le titre (générique en quelque sorte) de Conseil Général qui lui avait été attribué après la création de cette division territoriale en 1789, par la loi du 28 pluviose an VIII (17 février 1800) !

Pour en revenir à nos soucis quotidiens, dans le cadre de la stratégie de déconfinement, le président Emmanuel Macron a décidé de rouvrir les écoles et les établissements scolaires, progressivement, à partir du 11 mai, dans le strict respect des prescriptions émises par les autorités sanitaires. A cet effet, le Ministère de l’Education Nationale a diffusé un protocole sanitaire, « guide relatif à la réouverture et au fonctionnement des écoles maternelles et élémentaires » à destination des collectivités locales, des préfets, des directeurs d’école et de ce qu’il est convenu d’appeler « la communauté éducative ». Chaque guide est constitué d’une présentation des principes généraux du protocole, si martelés depuis des semaines – gestes barrière, distanciation sociale, lavage des mains, etc. – et de fiches exposant les modalités d’exécution et de contrôle pour onze thématiques, du nettoyage/désinfection de base à la récréation en passant par les sanitaires, les salles de classe et la circulation des enfants.

Ah ! les cuistres ! 56 pages pour expliquer en détail des notions qui devraient ne prendre que trois lignes, ou alors comment expliquer à des analphabètes la manière de nettoyer des sanitaires quand on n’est pas « technicien de surface » ! Une infantilisation kafkaïenne et imbuvable ! Que des technocrates zélés mais hors sol acceptent de descendre à ce niveau en étant fiers de leur utilité, qu’ils soient autorisés ou incités à le faire par leur hiérarchie, que des personnes dont on a exigé un niveau supérieur d’études et de diplômes soient en demande de cela me sidère littéralement.

Entre crises de nerfs et crises de rire, dans les méandres de l’administration, le ridicule rejoint vite la réalité, comme à la mairie de Savapas-sur Pichon, dans le roman de Patrick Mermaz, évoqué plus haut : « Pour plus de renseignements, allez au guichet n° 13, prenez la porte 25, dirigez-vous vers le bureau n° 758 et demandez madame Chambier qui se fera un plaisir de vous dire comment vous pourrez vous passer de ce dont vous n’avez pas besoin »…

Pierre Nespoulous