Les Kurdes, une Nation sans Etat

Mustafa Barzani (©wordpress)

« Les Kurdes n’ont pas d’amis mais des montagnes » (adage kurde).

Nous publions dans nos colonnes un article d’Iban de la Sota Bouyssou, petits-fils de Sophie et Pierre Bouyssou. Iban de la Sota vient de passer deux ans au Kurdistan pour une ONG. Entre autres activités, il a créé avec d’autres membres d’ONG un club de rugby à Erbil qui vient d’être agréé par les instances du rugby.

Les Kurdes, 40 millions d’individus privés du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ; droit fondamental, inscrit dans la charte des Nations Unies. A cheval sur la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran, les Kurdes sont la plus grande nation au monde sans état. Descendant des hommes de Neandertal et des guerriers Mèdes, ce peuple indo-européen millénaire, se bat depuis plus de cent ans pour sa liberté. Cette liberté que les Kurdes chérissent, ils l’ont eu au bout des doigts à maintes reprises. Alliés des occidentaux en 1920, en 1946, en 1990 lors de la première guerre du Golfe et plus récemment de 2014 à 2019, lors de la crise Syrienne et la guerre contre l’Etat Islamique, le Kurdistan et les Kurdes ne sont toujours pas reconnus.

La première guerre mondiale et son lendemain est une période noire pour les Kurdes. Au service de sa majesté le roi d’Angleterre, le légendaire Laurence d’Arabie incite les peuples sous domination Ottomane à se révolter et leur promet leur indépendance. Or, en 1916 la France et l’Angleterre passent un accord secret pour se partager les restes de l’empire Ottoman lorsque celui-ci sera défait. La France créera les protectorats Libanais et Syrien et l’Angleterre le royaume d’Irak. Le traité de Sèvres en 1920 met officiellement fin à l’empire du Sultan. La création d’un état Kurde autonome fait partie des accords. Les jeunes nationalistes Turcs, conduits par Mustafa Kemal, dit Atatürk, le père des Turcs, prennent les armes pour contester ce traité, vainquent les Grecs (grands bénéficiaires du traité) et passent des accords avec la France et l’Angleterre. Celles-ci se retirent du conflit. Avec la Turquie victorieuse, un nouveau traité est signé en 1923 à Lausanne et la République Turque est déclarée. Ainsi sont nés le Liban, la Syrie, l’Irak et la Turquie. Et ainsi les Kurdes ont été abandonnés une première fois.

Pendant la seconde guerre mondiale, Reza Shah, le roi Iranien, est ouvertement pro Nazi. Il rejoint les efforts de guerre du IIIéme Reich. En 41 les Soviets et les Anglais envahissent l’Iran pour le chasser. Les Kurdes sont des alliés naturels pour les occidentaux qui leurs offrent des armes et les poussent à la révolte. Les nationalistes Kurdes Iraqiens avec à leur tête Mustafa Barzani (Photo) traversent les montagnes pour venir prêter main forte à leurs frères en Iran. Ils s’organisent et créent une armée. Les soldats Kurdes se font appeler les Peshmergas ou « ceux qui font face à la mort ». Le 22 Janvier 1946, ils réussissent l’exploit. Ils repoussent les Iraniens de la ville de Mahābād. Ville qui devient république indépendante. République qui devient la première et, à ce jour, unique expérience de souveraineté des Kurdes. Hélas, le 16 décembre de cette même année, les Iraniens reprennent la ville. Les Kurdes sont encore une fois pris dans des enjeux géopolitiques internationaux. Le Shah a offert des concessions pétrolières à l’URSS et à l’Angleterre. Les Kurdes ont perdu leurs soutiens occidentaux. Face aux armées professionnelles Iraniennes, ils n’ont eu aucune chance. Quelques fortunés ont réussi à repasser la frontière avec Barzani pour continuer leur lutte armée ; d’autres sont pendus. Ainsi périt la république, la seule, malheureusement brève, fois que les kurdes ont pu disposer d’eux mêmes. Ainsi l’occident abandonne une seconde fois l’allié historique.

Maintenant 1990. Nous sommes en Iraq. La répression des Kurdes a pris un tournant d’une rare violence de 1986 à 1989. La guerre Iran-Iraq fait alors rage. Des millions de morts de part et d’autre. Quoiqu’en disent les campagnes de propagande Iraniennes et Iraquiennes il n’y a aucun vainqueur. Le Kurdistan en profite et les kurdes se soulèvent dans les villes de Sulaimanyia et d’Erbil. C’est bientôt le Kurdistan entier qui prend les armes. Saddam Hussein rassemble ses troupes et mate la rébellion. Des villages entiers sont passés au bulldozer. La ville de Halabja est gazée. 5000 femmes, hommes et enfants y périssent. Halabja est le Guernica Kurde. Cette campagne d’extermination massive du peuple Kurde, l’Anfal[1], déplace des milliers de personnes dans les montagnes Kurdes à la frontière avec l’Iran. Les autorités Iraniennes ferment la frontière. Nous sommes en plein hiver. La température peut descendre à moins quinze degrés. 100 000 tués au total. Un an après l’Iraq envahit le Koweït. Saddam Hussein voit ce pays voisin comme territoire historique Iraquien. La première guerre du Golfe est lancée. Une coalition internationale comprenant la France, l’Angleterre et les Etats Unis s’organise pour soutenir les Koweïtis et on rappelle les Kurdes. Soulevez-vous pour votre émancipation disent les Occidentaux en 1991. Les Kurdes s’exécutent et reprennent les armes pour créer un deuxième front. Saddam Hussein est vaincu. Les occidentaux repartent. Les Iraquiens quittent le Koweit mais redirigent leurs efforts vers le Kurdistan. Les Kurdes reprennent le chemin de la montagne. Des milliers y perdent la vie une fois de plus. Un autre rêve de liberté détruit. Ainsi, les Kurdes sont abandonnés une troisième fois.

Les tours jumelles s’effondrent à New York. Pendant que les Etats-Unis pleurent, une nouvelle ère commence en Iraq pour les Kurdes. Nous sommes en 2001. George W Bush déclare sa guerre contre la terreur. Les Etats-Unis accusent Saddam Hussein de détenir des armes de destruction massive et de soutenir les Jihadistes à l’origine de l’attentat du 11 septembre. Ils envahissent l’Iraq. La démocratie ne s’exporte pas à l’arrière d’un tank, dira Jacques Chirac. Dominique de Villepin, ministre des affaires étrangères dénoncera cette invasion lors d’un discours devant le conseil de sécurité des Nations Unis. La voix française n’est pas écoutée. Saddam Hussein tombe. L’Iraq sombre dans un conflit sectaire, Musulmans Chiites contre Musulmans Sunnites. Le Kurdistan se soulève aussi. En 2005 une nouvelle constitution est adoptée avec l’aide du peuple Kurde. On accorde à celui-ci une région autonome dans la nouvelle république d’Iraq. Enfin. Après des décennies de soulèvement et de trahisons, les Kurdes Iraquiens sont enfin récompensés. Un peu de répit pour eux.

Cependant, ils vont être de nouveau trahis. En Syrie, cette fois, où l’Etat Islamique sévit. Cette organisation, bien que née dans les années 2000, acquiert une notoriété internationale en Iraq en 2014 quand elle prend Mossoul, la deuxième ville Iraquienne. L’armée, mise à pied de toutes parts par les américains après 2005, fuit la ville, abandonnant uniformes et armes sans livrer combat devant l’avancée de ces hommes vêtus de noir portant la barbe et faisant flotter le drapeau noir du groupe Etat Islamique. Leur chef, Abu Bakr al-Baghdadi déclare son califat dans la mosquée de Mossoul, monument classé par l’UNESCO. Il la détruira plus tard. Les hommes en noir sont arrêtés par les Kurdes à une trentaine de kilomètre d’Erbil, leur capitale, là où des milliers de déplacés ont trouvé refuge. Après l’Iraq, les jihadistes profitent du chaos de la guerre civile Syrienne pour occuper une grande partie du territoire Syrien. Raqqa devient la capitale du califat d’al-Baghdadi. Les Kurdes Syriens, combattants déjà le régime de Bashar al-Assad, s’emparent d’une partie de leur territoire historique le long de la frontière Turque. Ils arrêtent encore une fois l’avancée de l’Etat Islamique quand une poignée de femmes et d’hommes Kurdes lutte avec acharnement contre un ennemi trois fois supérieur dans la ville de Kobané. L’allié éternel Kurde est toujours là. Prenant les armes au nom de la liberté. Non pas seulement pour la leur, mais pour celle du monde entier.

La suite, vous la connaissez. L’Occident fournit des armes et un appui logistique et aérien aux Kurdes. Ceux qui combattent au corps à corps et tombent par milliers, ce sont les Kurdes. La Turquie voit d’un mauvais œil qu’un territoire Kurde de facto autonome se forme le long de sa frontière sud-est. Une réunification des Kurdes de Turquie et de Syrie pourrait s’opérer. En Octobre 2019, après une conversation téléphonique entre le président Américain et son homologue Turc, les soldats américains se retirent des points sensibles le long de la frontière Turco-Syrienne. L’armée Turque pénètre dans les territoires Kurdes. L’Europe ne lève pas un doigt. Les Kurdes renoncent une fois de plus à leur liberté et se tournent vers le moindre mal, vers Bashar al-Assad. Entre survie et indépendance, les Kurdes choisissent leur survie. Ainsi, les Kurdes sont une quatrième fois abandonnés par les occidentaux. Une phrase historique de Winston Churchill en août 1940 me vient à la mémoire. Elle concernait les anglais mais s’applique pertinemment aux kurdes : « Jamais tant de gens n’ont dû autant à si peu ».

Iban de la Sota Bouyssou

(1)L’Anfal est le nom donné à la campagne d’extermination du people Kurde menée de 1986 à 1989 par Saddam Hussein au nom du panarabisme.