« Les Saints vont en enfer » ?

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Non, mon titre ne reprend pas le célèbre roman de Gilbert Cesbron. J’aurais pu intituler aussi ma chronique « La vie des Saints », si tant est que d’aucuns voudraient que ceux-ci ne soient pas immortels…

En 1792, après l’arrestation du Roi le 10 août et son incarcération à la prison du Temple, l’Assemblée législative laisse place à la Convention. S’ouvre alors le fameux calendrier révolutionnaire, qui supplante le calendrier grégorien pour rompre avec la monarchie et la religion catholique ; les noms de saints, dans une exaltation délirante, y sont remplacés par des noms de légumes, de fruits, d’arbres, d’animaux et d’instruments agricoles. De la même manière, nombre de communes se voient dépouillées de leur qualificatif de « saint », le décret de 1793 les « invitant » à « changer les noms qui peuvent rappeler les souvenirs de la royauté, de la féodalité et de la superstition ». Nous constatons ainsi que Saint-Juéry devint Bellevue, Saint-Cirgue devint Mont-Aygou, Saint-Michel Labadié Montagnarde, Saint-Julien-Gaulène Pradoux, Saint-André Montmarat ou Saint-Lieux-Lafenasse Pied-Montagne ! Depuis les bacchanales et extravagances burlesques de la Révolution, des fêtes de la Nature et de la Raison, depuis le culte de l’Etre Suprême décrété par Robespierre, le catholicisme, bien qu’il fût encore proscrit par les incrédules, restait ancré dans la population et le Premier Consul Bonaparte devait bientôt siffler la fin de la récréation.

Si j’évoque aujourd’hui ce moment d’Histoire, c’est parce que je me demande si le phénomène n’est pas récurrent. La laïcité vécue en France par certains comme un laïcisme virulent exaspère les tensions. Pendant ce temps nous nous dépouillons de toutes les choses qui seules peuvent faire saisir à un homme ce qu’il est : l’identité, l’Histoire, les racines, la culture, les croyances, l’amour de la patrie. Un « groupe de réflexion » assez confidentiel, appelé « Laïcité et République », avait rendu en 2015 au Premier ministre Manuel Valls un rapport intitulé : « Revoir la toponymie de la France à la lumière du vivre ensemble ». Apparemment, le Premier ministre de l’époque n’a pas donné suite à ces élucubrations d’inspiration révolutionnaire : « Une fraction croissante de la population d’origine musulmane est heurtée par des appellations toponymiques qui sont autant de manifestations d’une époque archaïque où l’identité de la France, loin de s’assumer comme plurielle, se définissait exclusivement sous le signe d’une chrétienté triomphante et totalitaire ». Les auteurs de ce vivre ensemble n’y sont pas allés par quatre chemins : « Débaptiser tous les noms de communes comprenant le mot « saint » dans l’intitulé afin de « relaïciser profondément la République » avec, pour but, de supprimer « un affichage discriminant ». Couper les têtes de nos saints accolés à 4 794 communes pour ne pas offenser les fidèles d’un islam « intrinsèquement tolérant », quelle drôle d’idée, non ? Comme un air de déjà vu !

Mais encore : dans cet esprit, le journal « Vaucluse-Matin » nous annonçait dans son édition du 20 avril, que – laïcité oblige – des établissements scolaires publics d’Avignon vont être débaptisés, les écoles Saint-Roch, Saint-Jean, Saint-Gabriel et Sainte Catherine. « On propose de changer le nom de certaines écoles pour qu’il corresponde plus aux aspirations du moment. Est-ce qu’un saint représente encore quelque chose par rapport à ce quartier multiculturel ? » nous dit-on ! L’observateur attentif notera aussi, dans le registre de ces petites lâchetés, le comportement de notre « service public » de la télévision. Un détail : lors de la présentation de la météo lors des bulletins d’information, si sur TF1 on invoque le saint du jour, sur la chaîne publique on ne présente que son nom en le dépouillant de son qualificatif de « saint »…

Au-delà des Pyrénées, n’observe-t-on pas aussi ce genre de réflexe ? Dans le cadre d’un partenariat avec son sponsor, la Banque nationale d’Abou Dhabi, le club du Real Madrid n’a-t-il pas retiré une petite croix surmontant la couronne royale (Real) de son emblème « afin de ne pas offenser ou mettre mal à l’aise les clients musulmans » écrit le quotidien sportif espagnol Marca.

A ce train-là d’effacement de nos racines et pour reprendre le début de cette chronique, oui, peut-on se demander combien de temps reste-t-il à tous nos saints ?

Pierre NESPOULOUS