Les « Territoires »

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On a tout dit et son contraire sur le mouvement des « gilets jaunes », cette réaction de la France d’En bas à laquelle l’on pourrait appliquer la définition par l’historien Hippolyte Taine du mot « révolte » : « quand le troupeau écorché découvre ce qu’on fait de la laine ». Dans l’urgence qu’il y avait à apaiser la colère, le chef de l’Etat a sorti le 10 décembre le carnet de chèques, la dépense de 10 milliards d’euros pouvant servir de thérapie. Mais elle fut jugée insuffisante. Lors, abandonnant la verticalité du pouvoir en usage depuis plus d’un an et demi, le Président décida de consulter ses sujets, avec l’appel aux instances locales, dans une apparente horizontalité, comme naguère le fit Louis XVI avec les célèbres « Cahiers de doléances », confiés aux paroisses et sénéchaussées.

Le « grand débat » est-il déjà mort et inutile ? C’était une opportunité de mettre les pieds dans le plat sur bon nombre de tabous et de dogmes, mais il semblerait qu’on élimine soigneusement les sujets qui fâchent mais qui, pas de chance, sont aussi ceux qui nous intéressent ! Débat de complaisance, tant l’exécutif semble sûr de son plan de route ! Nous avons vu jusqu’ici qu’ils s’occupent surtout du mariage pour tous, du 80 km/h, de ne pas fumer, ne pas boire d’alcool, de manger cinq fruits et légumes, de la loi de 1905 pour séduire les islamistes, de l’orthographe inclusive, du genre, du droit des femmes, etc., mais le régalien, la sécurité, la Nation, l’identité, l’immigration, rien !

Avec le mouvement des gilets jaunes, Emmanuel Macron et son gouvernement ont pris en pleine face quatre fractures qu’ils méprisaient au profit d’une version purement économique : la question sécuritaire, la question sociale, la question identitaire et la question de la représentation politique. Ils n’ont pas encore commencé de traiter le fond de ces problèmes, préférant battre la campagne et privilégiant la « com », le président se lançant dans une tournée de représentations que Johnny Hallyday n’aurait pas reniée ! Car il s’agit bien, là, d’un plan de communication doublé d’une campagne pour les élections européennes avant l’heure. On ne peut pas lui retirer un vrai talent. S’exprimer pendant plus de six heures devant les maires, ce n’est pas rien. Reste l’autre performance : faire oublier aux mêmes maires ce que le même Macron leur a fait depuis qu’il a été élu, tant sur le plan de la considération que des dotations, avec comme point d’orgue le boycott de leur congrès en dépit d’une promesse de présence. Je suis sidéré de voir un certain nombre d’entre eux oublier son mépris des villages, de la ruralité et de ce qu’il appelle « les territoires »…

Ne pourrait-on tordre le cou à ce terme de « territoires » outrageusement repris et sans vergogne par tout ce que Paris sait produire d’experts (en pas grand-chose). C’est assez simple, ils n’ont pas encore acheté les bottes pour aller dans « ces territoires » qu’on sait de notoriété publique remplis de boue et de fumier, bien entendu par opposition à la capitale, la lumineuse. Tout le mépris parisiano-centré suinte à grosses gouttes derrière ce terme rempli de morgue et de désaffection centralisatrice pour ce qu’auparavant on avait la hauteur de nommer « la province ». Certes, ce dernier terme, les Romains l’utilisaient déjà. Mais ça y est, aujourd’hui on est descendu d’un cran dans le mépris : nous habitons désormais « les territoires ». Territoires du Nord, du Sud, de l’Est, de l’Ouest ? Pas de régions, pas de villes, pas de noms mentionnés. Ils sont donc indifférenciés, peuplés de populations informes et monolithiques, avec des têtes anonymisées, un résumé des « gens qui ne sont rien »… Cela ne ressemble-t-il pas à une délimitation africaine entre le tout-venant et les réserves d’animaux protégés, sauf qu’ici, la réserve, dans les « territoires » contient le peuple qui gêne affreusement l’oligarchie bien-pensante.

C’est une terminologie qui ressemble à une préparation mentale en vue d’installer un Mur des Fermiers généraux : on veut séparer le bon grain des élites de l’ivraie qui, loin du périphérique parisien, sert de réserve pour les gueux, ces gens qui, aux yeux de Benjamin Griveaux, « fument des clopes et roulent au diesel ». C’est simple, quand vous entendrez ces gens-là parler des « territoires », vous êtes certain d’avoir affaire à un crétin vaniteux de l’élite dont le peuple de France ne veut plus et face auquel il revendique l’honneur d’être un « plouc » !

Pierre NESPOULOUS