Les vœux de Bojo    

L’époque aime les raccourcis. En politique, nous avions les sigles, DSK ou NKM. Les britanniques ont comme Premier ministre Bojo, alias Alexander Boris de Pfeffel Johnson. Il reste une énigme. Avec sa chevelure aussi célèbre que celle de Trump et son mélange de verbe fort et de comédie truculente, il vient de remporter de haute main les élections législatives. Loin de l’image de fou décoiffé et de populiste forcément dangereux pour son peuple, il démontre que c’est une erreur de ne pas le prendre au sérieux. Même Emmanuel Macron s’est aperçu qu’il avait été sous-estimé.

Alors que, des deux côtés du Channel, l’on souhaitait un éclaircissement sur la situation britannique, il sera donc l’homme qui a fait le Brexit, sachant que les conservateurs ont là-bas toujours su trouver la personne qu’il fallait quand l’Histoire leur donnait rendez-vous, comme Churchill fut l’homme de la situation en son temps. Il est quand même beau, avec ses cheveux en pétard et son sourire shakespearien, capable, comme il l’a fait à la télévision, de réciter en grec ancien les trente-six premiers vers de l’Iliade. Malgré le Brexit, il n’a pas oublié, lui, la culture qui a engendré l’Europe et ses nations. Et pas seulement gréco-latine, mais aussi judéo-chrétienne, comme il vient de le montrer dans son message de Noël. A la différence d’autres politiques qui nient notre culture bimillénaire et préfèrent réserver leurs interventions pour célébrer la fin du Ramadan, Bojo a exprimé en deux minutes ce message. Un homme vrai. Une nature.

En fond sonore, au piano, le chant « Adeste fideles ». Et la sympathique bouille de Bojo ébouriffé, pâle et l’air de ne pas avoir bien dormi, capte notre attention dès les premiers mots. Il nous appelle affectueusement « Folks » et nous rappelle que « Noël est d’abord et avant tout la célébration de la naissance de Jésus-Christ ». Et il rajoute : « Je veux saluer ces chrétiens qui, dans le monde entier, font face aux persécutions ; pour eux, Noël sera fêté en privé, en secret, ou peut-être même en prison. En tant que Premier ministre, c’est cela que je veux changer. Nous nous tiendrons partout aux côtés des chrétiens persécutés. Et nous défendrons notre droit à pratiquer notre foi. » Quel chef de gouvernement occidental a eu ce discours ? Ainsi, une fois de plus, celui qu’une bonne majorité de médias de tous pays s’acharne à faire passer pour un bouffon, nous montre qu’il est, par les paroles au moins, un grand personnage. Gardons enfin à l’esprit son conseil le plus avisé et plein d’humour pour la table du réveillon : « Essayons de ne pas nous disputer avec la belle famille »… C’est cela, la magie de Noël façon Bojo : cette gravité d’Homme d’Etat qui sait s’inviter à la table de Noël entre le Christmas pudding et la belle-mère. Un style, lui… C’est sans doute la différence entre Oxford et l’ENA, entre une éducation classique et un bourrage de crâne.

Avec l’affaire du Brexit, la brutalité du système électoral britannique, majoritaire uninominal à un tour, qui voit le candidat obtenant le plus de voix immédiatement élu, a clarifié aux récentes législatives la situation politique outre-Manche. Et il faut saluer un autre artisan de la victoire de Boris Johnson : il s’agit de Nigel Farage. Ce dernier, lors des élections européennes voyait son parti devancer de loin les Conservateurs de Johnson, avec respectivement 31, 6 % contre 9, 09 %. Si l’on peut faire un parallèle avec ce qui se passe chez nous, l’on constate que l’image était la même en France où le Rassemblement National creusait un semblable écart avec Les Républicains, soit 23, 31 % contre 8, 48 % ! Mais Nigel Farage avait conscience de ce que nous appelons un « plafond de verre » qui l’eût empêché d’obtenir une majorité de députés. Pourtant fort de son résultat antérieur, le chef du Brexit Party s’est sabordé pour assurer la victoire du parti conservateur. Imaginons des législatives anticipées où Marine Le Pen ne proposerait aucun candidat aux sièges sur lesquels LR aurait un sortant. Même pas en rêve, diraient les uns et les autres ! Et pourtant, ils ont compris en Grande Bretagne, qu’en dehors d’une union des droites, il n’y a pas  de salut. François Mitterrand avait bien imaginé pour la gauche et avec succès semblable stratagème avant 1981. Mais qui a dit « la droite la plus bête du monde » ?

Pierre Nespoulous