L’imposteur

Le Président du Mouvement Démocrate (MoDem), le meilleur allié d’Emmanuel Macron, est donc mis en examen dans l’enquête sur les soupçons d’emplois fictifs d’assistants au Parlement Européen pour « complicité de détournement de fonds publics ». De quoi s’agit-il sur le fond ? Le MoDem est accusé d’avoir utilisé les assistants parlementaires, normalement collaborateurs d’élus et salariés par la collectivité, donc le contribuable, comme permanents du parti. L’on connaît d’autres exemples et la justice s’en occupe aussi. Concernant le MoDem, c’était depuis longtemps un secret de polichinelle, en particulier depuis la publication en 2015 par Corinne Lepage d’un livre intitulé – ça ne s’invente pas – « Les mains propres », dénonçant ces pratiques du parti.

L’instrumentalisation politique de la justice contre les opposants du Président de la République et pour la protection de ses amis nécessite quand même de mettre quelques formes, sinon cela finit par trop se voir. « Vous voyez bien que la Justice est impartiale ! » nous lance-t-on à longueur de plateaux et de colonnes. L’on peut juste rétorquer que, pour une mise en examen, cela a pris deux ans pour Bayrou, deux jours pour Fillon ! Mais, « en matière de justice, c’est chacun à son rythme » nous avait déjà annoncé le Procureur général de la Cour de Cassation au moment du rodéo judiciaire contre François Fillon. D’où sans doute cette réflexion de l’ex-juge Laurence Vichnievsky, devenue députée, rapportée par le « Canard enchaîné » du 2 janvier 2019 : « C’est Macron qui retarde l’instruction. Or, dans ce climat de crise, son intérêt n’est plus de bloquer Bayrou, car il peut avoir besoin de lui ». En toute indépendance de la justice, ajoute le volatile…

Certes il ne faut pas oublier le sacro-saint principe de la présomption d’innocence tant qu’une affaire n’est pas jugée, et le fait que la mise en examen est une mesure d’instruction qui permet à la personne poursuivie d’avoir accès à son dossier et de participer au débat contradictoire. Mais cela fait mauvais effet. Car les juges d’instruction, en application de l’article 80-1 du Code de procédure pénale, mettent en examen « les personnes contre lesquelles existent des indices graves et concordants d’avoir commis des infractions ».

François Bayrou s’est toujours posé, avec des postures avantageuses, en défenseur de la moralisation de la vie politique et a construit sa carrière sur cette image de probité. L’éphémère ministre de la Justice d’Emmanuel Macron qui se plaignait sur France 3 que « la démocratie est empoisonnée dès qu’il y a des soupçons » et affirmait en 2016 « Je ne crois pas que je puisse un jour être mis en examen », est lui-même pris les doigts dans la confiture. Alors François Bayrou relativise avec un certain culot : « Tout le monde est mis en examen ou à peu près dans la vie politique française ». D’abord c’est faux, et cela peut précisément alimenter le sentiment de défiance à l’égard des institutions, ensuite cette excuse absolutoire ne figure pas pour l’instant dans le Code pénal !

Je ne pense pas que cette sortie maladroite agrée à la grande majorité de politiciens honnêtes qui consacrent tout leur temps et leur dévouement au bien public. Il a oublié l’exemplarité tant de nos grands anciens de l’UDF disparus, comme d’autres qui n’ont pas voulu poursuivre le chemin tortueux avec lui, les grands noms du centrisme, les Raymond Barre, les Simone Veil, Pierre Méhaignerie, René Monory, Jacques Barrot, André Diligent, Bernard Bosson et j’en oublie tant…

Il avait quelque chose de séduisant : fils d’agriculteur, soutien de famille, agrégé de lettres classiques, catholique, béarnais et une belle posture de modération due à la lenteur de son élocution. Certains y ont cru en 2007 : 17% à la Présidentielle. Et puis, de déception en déception ! La faute la plus fracassante de François Bayrou n’a pas été son aboutissement chez les juges. Elle est bien plus ancienne et profonde. Politique d’abord : perte de ses amis dans une carrière tissée de postures et d’impostures, d’erreurs majeures, d’allégeances douteuses (Royal, Hollande, Juppé, Macron) le tout confinant à une trahison continue de la promesse initiale, de ses amitiés et de son électorat. En politique, dit-on, on n’est jamais mort. Mais il y a pire que la mort politique, c’est le fourvoiement permanent et la trahison de ce qui vous a fait, des siens et de soi-même…

Pierre Nespoulous