L’OSTRACISME (A propos d’Emile Combes)

Qui était exactement cet Emile Combes que dans ma jeunesse les fidèles qu’ils soient de Castres ou de Roquecourbe plaçaient en enfer et qui fu en réalité un surdoué et un mutant de l’Eglise romaine jusqu’au sommet de l’Etat ?

Dans un combat si fratricide que se livrèrent le fidèle et le citoyen, un homme aussi singulier ne pouvait que disparaître lorsqu’il devint clair qu’on aurait pu faire la même chose sans lui.

L’effacement d’Emile Combes dans le souvenir et dans les commentaires garde l’apparence des ostracismes d’autrefois réservés à tous les déviants religieux ou sociaux visités par un échec qui les faisait taire ou par un succès qui restait contesté.

Certes, les Combistes et les anti-combistes ont tout fait pour assurer cette occultation car autant que de Combes, ils parlaient de leurs propres divisions.

En outre, l’intéressé parfaitement honnête sur tous les plans n’a jamais rien fait pour préserver son image des aléas de la postérité.

Aussi doit-on saluer le jour où, en février 1995 chez Arthème Fayard, un grand Universitaire Gabriel Merle fit paraître un « Emile Combes », honnête, complet, massif et qui, semble-t-il, ne vieillira pas.

Cette œuvre mettait fin à une occultation nationale et locale qui avait fait disparaître toute objectivité dans l’image et le souvenir d’un des plus grands hommes d’Etat des débuts de la Troisième République.

C’est pourquoi Gabriel Merle note que si l’excellent ouvrage de Me Georges Alquier de Castres n’a pas trouvé d’éditeur, c’est parce que 1962 venait trop tôt et que les passions subsistaient chez les contemporains qui vivaient encore.

Il faut dire qu’Emile Combes, étant donné ce qu’il fit ou ce qu’il fut, était né où il fallait ou il ne fallait pas, c’est-à-dire dans un Pays où la foi chrétienne profonde était périodiquement contestée et où nul ne montait les marches de la Sainteté sans rencontrer les contraintes du doute.

Pouvait-on convaincre des citoyens d’une loi indispensable sans désespérer des fidèles aussi attentifs à la doctrine de leur foi ?

Cette nécessité, Combes n’en était pas entièrement persuadé au départ et lorsqu’elle fut réalisée par la loi, il était déjà parti. Pourtant, devant l’histoire, il en porta la responsabilité. Fallait-il que ce soit lui ? Est-ce parce qu’il était Républicain-radical, Franc-maçon et libre penseur et seulement cela ?

C’est très insuffisant comme explication ! Combes était fait pour les sommets et partout.

Dans l’Eglise de sa jeunesse, Docteur en théologie, il aurait eu la taille d’un grand prélat ou d’un possible réformateur.

Docteur ès lettres, doté d’une vaste culture, l’Université était ouverte et l’Académie peut-être.

En politique, le sommet était atteint.

Alors je pose la question, est-ce suffisant ?

Non, car Combes est un clerc, il va travailler comme un clerc au niveau de la méthode, on n’échappe pas à sa jeunesse.

Emile Combes était un spiritualiste convaincu, admirateur de Michelet, adepte de Renan, son doute s’adressera à l’Eglise catholique romaine, dont il avait été le clerc, docteur en théologie et commentateur de St Thomas ; il ne souhaitera jamais la disparition de la Religion mais plutôt sa rupture avec la philosophie, c’est ce qu’il soutenait déjà dans une thèse destinée à l’Académie de Castres alors qu’il est encore l’abbé Combes.

Beaucoup d’hypothèses ont été avancées pour mettre au clair une pensée culturellement vaste qui surprend l’analyste tant elle semble soumise à la nécessité politique d’imposer un objectif quasi-unique pour un programme de gouvernement.

Cette globalité solitaire n’existe qu’en temps de guerre pour une action gouvernementale ou alors elle est celle d’autrefois vécue par les réformateurs, les déviants ou les Saints.

Au moins, au niveau de la méthode, Emile Combes a-t-il renoué avec la métaphysique en imposant à une chrétienté qu’il jugeait en perdition mais toujours vivante, le grand schisme moderne et, pour lui, nécessaire de la laïcité.

Jacques Limouzy