Lyrique et théâtral ?

La semaine dernière, avant l’allocution attendue du Président Macron, les médias discutaient à l’envi sur ce qu’il pourrait dire ou ne pas dire. Les fuites organisées nous préparaient un choc « churchillien » ! Avant lui, fait dont la rareté n’a que plus de poids, la Reine d’Angleterre Elisabeth II s’était adressée à ses sujets de manière brève, concise, avec des mots simples. En quatre minutes seulement elle leur a dit l’essentiel, a parlé à leur cœur avec compassion, encouragements et foi en l’avenir : « Un peuple qui a déjà connu et surmonté des épreuves par le passé saura surmonter celle-ci » a-t-elle dit. Elle n’est pas de l’ordre du contingent, de la « potestas », pouvoir octroyé par les hommes, mais de l’essentiel, de l’ « auctoritas », en quelque sorte de droit divin.

Et, lundi soir, Emmanuel Macron, lui, lyrique et théâtral, a longuement tenu, près de trente minutes, un de ses discours qui relèvent plus de la dissertation que de la prise de décision, dont on peut retenir la seule chose à peu près concrète : la poursuite de notre confinement jusqu’au 11 mai (et encore, ne rêvons pas !). Rien n’a été abordé sur l’« après ». Passées sous silence (malgré la longueur) la dépression économique, la gravité de la situation pour les TPE-PME, pour le tissu économique et social réel. Chez Emmanuel Macron, le « en même temps » tue tout le reste « J’aimerais pouvoir tout vous dire et répondre à toutes vos questions, mais c’est impossible » a-t-il ainsi résumé.

Comment ne pas songer à ces vers du Misanthrope (II, 4) :

« C’est un parleur étrange, et qui trouve toujours

L’art de ne vous rien dire, avec de grands discours » ?

Qu’il avait raison, Sacha Guitry, qui répondait systématiquement à celui qui lui posait la question : « Quoi de neuf ? » – « Molière ». Le même qui dans semblables circonstances disait dans  Les femmes savantes (II, 7) : « On cherche ce qu’il dit après qu’il a parlé ».

Trente minutes pour dire qu’il n’y a pas d’autre stratégie du point de vue sanitaire que de prolonger d’un mois le confinement (ce dont on se doutait) pour gagner du temps. Pace que nous n’avons ni masques ni tests en quantités massives, que nous manquons de respirateurs, d’oxygène et de curare, que nous avons sacrifié trop de lits d’hôpital comme le matériel et le personnel qui vont avec, tout cela pour appliquer partout et sur tous sujets la politique des flux tendus. Cette politique, de plus en plus prégnante depuis le virage du néo-libéralisme pris par Mitterrand, Fabius et Attali en 83, a atteint des sommets sous Hollande, avec la disparition du stock de masques de l’époque Bachelot, Marisol Touraine étant au ministère de la Santé, secondée précisément par Jérôme Salomon et Olivier Véran, Emmanuel Macron étant, lui, conseiller à l’Elysée puis Ministre de l’Economie !

A la fin de 2018, devenue le symbole de la désindustrialisation de la France, l’usine Spirian, de Plaintel, en Bretagne, a fermé dans l’indifférence générale. C’était la seule entreprise française de production de masques respiratoires, qui manquent cruellement pour faire face au Covid-19. La multinationale américaine qui avait racheté l’entreprise a alors délocalisé sa production en Tunisie et en Chine. Il me revient à l’esprit un moment de ce débat Macron-Le Pen où celle-ci a été en dessous de tout. Il n’empêche : dans un échange concernant les droits de douane que le Rassemblement National souhaitait imposer aux produits qui faussaient la concurrence, Macron lui avait répondu avec un sourire narquois que « 80% des médicaments sont fabriqués en Chine. Vous voulez donc qu’on les paye plus cher ? » Marine Le Pen lui avait répondu : « Vous trouvez cela normal, que 80% des médicaments soient fabriqués en Chine ? Déjà, tout y était, et, rétrospectivement l’on s’aperçoit que oui, cela lui convenait. On a, aujourd’hui, le résultat de cette morgue. De cette incapacité à la prospective, à la politique à long terme. Et il crie aujourd’hui qu’ « il faut retrouver notre souveraineté nationale ». Trop tard, mon cher, trop tard…

J’oubliais… Il y a aussi l’aide à l’Afrique avec l’abandon de nos créances. Mais était-ce bien le moment de l’annoncer ? Comme chantait Jacques Brel en son temps : « Qu’aimerait bien avoir l’air, mais qu’a pas l’air du tout… Faut pas jouer au riche quand on n’a pas le sou… Faut vous dire,  Monsieur, que chez ces gens-là, Monsieur, on ne vit pas, on triche ! »…

Et la sortie de crise ? A la sortie de la peste noire de 1348, il y a eu une double sortie de crise, d’un côté une explosion des ordres monastiques pour faire pénitence, et de l’autre des orgies fantastiques, un laisser-aller complètement fou. Aujourd’hui, entre l’orgie et la pénitence, je ne sais pas ce qui triomphera après l’épidémie…

Pierre Nespoulous