Nationalismes ?

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Depuis que le coup d’envoi de la Coupe du Monde de football a été lancé, celle-ci tient en haleine ou en exaspération plus de la moitié de notre humanité. La réalité du football ne peut plus être ignorée : la Fédération Internationale de Football (FIFA) accueille en ses instances plus de pays membres que l’ONU et représente sans doute la plus puissante Internationale à la surface du globe.

Outre que ce sport est aujourd’hui populaire parce qu’il répond à des règles simples, il est déclencheur d’émotions, sur les gradins et les canapés, aux comptoirs des bars et dans les espaces publics. En 90 minutes, on peut ressentir toutes les émotions d’une vie : la joie, la colère, la déception, la chance, l’injustice, l’entraide, comme dans un parfait miroir de l’existence. Des choses qui sont peut-être factices sur le terrain, mais qui sont graves quand elles existent dans la vraie vie.

Une compétition comme la Coupe du Monde ajoute un ingrédient supplémentaire, celui de l’identité. Le mot n’a pas bonne presse dans les arcanes politiques, mais sur les terrains de sport la réalité identitaire représente incontournablement le principal levier, suscitant enthousiasme collectif et engouement populaire. Il suffit de voir les images qui nous viennent de Russie ces jours derniers : les citoyens s’identifient et se reconnaissent en des couleurs, des hymnes patriotiques, des traditions et des mythologies, pour vibrer par passion et par procuration. Emmanuel Macron, rétif à tout nationalisme, a beau nous dire : « L’Europe d’abord », il n’en est pas moins allé, au lendemain de son discours du Trône à Versailles, soutenir l’équipe de France, même si ce n’est pas tout à fait innocent. N’y a-t-il pas aussi une tendance à la revendication identitaire lorsque les supporters entonnent l’hymne national au milieu d’un match ? Les même journalistes dont les yeux s’illuminent quand ils parlent de Macron et qui vantent à longueur d’année la dissolution de la France dans le mondialisme et le multi-culturalisme agitent aujourd’hui de petits drapeaux avec des mines extatiques.

Ce genre de manifestations sportives exalte en effet le patriotisme : malgré le très profond conflit entre Wallons et Flamands, les Belges étaient unanimement derrière leur équipe nationale lors de la demi-finale de mardi où Astérix a vaincu Tintin. Que l’on soit pro ou anti-crampons, un phénomène reste indéniable : peu d’autres événements (voire aucun) ne sont à même de rassembler une telle masse de personnes dans une ferveur collective. L’une des raisons d’un tel engouement, c’est l’identification aux couleurs de son pays, le sentiment d’appartenir à un ensemble, la volonté de s’identifier à sa Nation (ça y est le mot est lâché !). Dans une contagion délirante, les drapeaux et la Marseillaise jaillissent alors, puissants, collectifs sur les stades, les places publiques et dans les cafés. La France serait devenue la première puissance mondiale qu’il n’y aurait pas plus de lyrisme cocardier. L’on peut regretter ce qui parasite l’événement, la mousse, le verbiage, l’insupportable bavardage de fausses analyses et de congratulations.

Bien sûr, je coupe le son pour pouvoir goûter exclusivement le langage des images, la survenue des buts. Un match après l’autre. Faisant le maximum pour être un citoyen exemplaire, solidaire mais pas chauvin, je dépense quelque énergie en « pantoufles à crampons » quand onze compatriotes la dépensent sur le terrain. Les rencontres sportives sont une métaphore de nos vies quand elles aiment la lutte et la conquête. Elles agissent comme un miroir grossissant sur l’humanité, ses failles et ses forces, ses vices et ses vertus, indicateurs de l’état de santé morale et mentale de notre société. Les intellectuels n’ont aucune raison de s’excuser quand la fascination les saisit…

Le foot est donc devenu l’ultime agent mondial des fiertés patriotiques à durée et intensité déterminées. Pour beaucoup, la Nation a une vraie signification et doit être préservée. Il s’agit de ne pas laisser le monopole des mots aux extrêmes pour décrire une réalité qui s’impose à tous.

Pierre NESPOULOUS

 

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