L’histoire était partout

Qu’emportaient-ils avec eux en 1914 ces français de la première génération d’après Jules Ferry sinon la dictée, le calcul, l’histoire, sa sœur la géographie, les leçons de choses et pour beaucoup ce certificat d’études primaire et élémentaire qui fit longtemps la gloire d’un enseignement populaire et national distribué par des instituteurs qui étaient à la fois républicains et patriotes ?

Et qu’allaient-ils défendre sinon ce qu’il savaient des fleuves, des plaines, des montagnes, des forêts et des cultures dans ces quatre-vingt onze départements dont beaucoup connaissaient par coeur les Préfectures et les Sous-préfectures ?

Sur cet espace prédestiné, jalousé de tous les peuples puisque le plus envahi se trouvait pour chacun la maison paternelle dont un inconscient héréditaire montrait à tous qu’elle était toujours menacée.

Car l’histoire était partout. Au bout des jetées, sous le couvert des halles, dans l’agencement des vieilles villes, près des pierres plantées, sur les canaux et les fleuves. Les administrations peuplaient toujours les palais nationaux, les préfectures et les mairies siégeaient souvent dans des hôtels classés. En outre, le pays fourmillait de ruines que chacun alentour situait assez bien dans le passé. Les sociétés savantes locales et régionales restaient innombrables, certes modestes mais compétentes et chercheuses. Les romans, les biographies et les revues historiques dominaient l’édition et tout ce qui touchait à l’histoire bénéficiait d’attentions quasi affectueuses.

Mais depuis 1914, les temps passèrent et ce fut le vingtième siècle, puis les jours vinrent où l’on ne s’inquiéta plus du sort de l’histoire dans les écoles et les lycées. Beaucoup pensèrent qu’on devait tout savoir puisqu’on savait même ce qu’autrefois on n’avait jamais su.

Grâce au concours de la lessive Ducrotin ou du chocolat Rascao, grâce aux jeux télévisés, il se trouvait toujours quelqu’un en France pour savoir lequel de ses Ministres Héliogabale avait castré, combien de boutons avait la soutane de Fénelon, pourquoi Enguerrand de Marigny allait à la selle avant et non pas après le Conseil et comment Mirabeau naquit avec ses dents. On connaissait la cape, l’épée, les alcôves, les goutteux célèbres, les bossus illustres, les borgnes, les contrefaits, les adonis, le nom même des chevaux et l’état civil des histrions.

Mais tel qui savait comment Armande Bejard avait indignement trompé Molière connaissait assez mal “L’Avare” et assez peu “Les précieuses ridicules”. Tel autre incollable sur les maîtresses de Louis XIV eut été incapable d’écrire dix lignes cohérentes sur la politique de Colbert.

Aussi, la critique faite à ce que l’histoire événementielle avait de factice aurait dû s’adresser à une certaine débilité de la vie moderne et non pas à l’Ecole, mais les experts pédagogues n’étaient point si sots. Ils avaient depuis longtemps considéré le parti qu’ils pouvaient tirer de ces analyses pour éliminer des programmes les vestiges lézardés de l’enseignement de l’histoire.

Egalement, il s’était trouvé auprès des Ministres successifs un certain nombre d’esprits supérieurs pour orienter les allégements des programmes vers les mêmes amputations. Sous les coups répétés de ces inquisiteurs sournois, l’histoire et la géographie sombraient dans l’absence et le nombre d’heures qui leur était consacré s’effilochait au point de conduire ces disciplines à n’être plus à l’école ou au lycée que des balbutiements contestables.

D’ailleurs, l’on trouvait l’histoire suspecte et dangereusement nationale. Elle manipulait le peuple en lui donnant une sorte d’orgueil indécent.

L’histoire gagnerait, pensa-t-on, à être remplacée par de solides postulats de biologie sociale éclairés à la rigueur d’exemples pratiques isolés ça et là au cours des temps afin de montrer quelque respect pour le folklore des siècles.

L’histoire gênait dans l’enseignement ainsi devint-elle une discipline d’éveil ; devenue une technique de la pédagogie et non plus un enseignement fondamental, l’histoire accompagnée de sa sœur jumelle la géographie déserta le monde des enfants pour celui lointain des adultes.

Mais aujourd’hui avec le temps qui passe, cette relégation accroît encore le divorce des générations et les incompréhensions dans les familles. Les parents, les grands-parents avaient été cependant les témoins, les acteurs, quelquefois les victimes des derniers tumultes contemporains. Si le spectacle déroulé des siècles et de leur aboutissement n’était pas connu des enfants, de quelle obscurité viendraient ces adultes et de quel néant surgiraient-ils ? A ces monstres patauds émasculés de toute antériorité ne resteraient que les fonctions procréatrices et nourricières qui seules apparaîtraient incontestables.

Ainsi disparaîtrait le caractère charnel de l’histoire, ce sentiment d’avoir vécu depuis l‘aube des temps la plus obscure de l’espèce, cette certitude d’avoir été toujours présent sur la ligne du temps et enfin celle d’être rescapé de tout puisque l’on était là, dernier maillon de l’aventure humaine.

En même temps que la chair disparaissait le rêve. L’histoire a toujours fait rêver. Et qui donc la remplacerait ? Qui ou quoi ? Or, les événements sont des bornes où s’accroche la mémoire de la jeunesse, d’où l’on jette ensuite une vue singulière et située sur l’environnement d’une époque, et qui enfin retiennent et ordonnent autour d’eux la culture ultérieure de la maturité. Ce que l’événement a d’abrupt dans l’histoire à l’école est tôt ou tard décanté, prolongé, nourri et épanoui. 

Certains croyaient qu’en histoire il fallait rabattre la superbe des grands hommes, alors que les enfants aiment naturellement les grands hommes dont le destin les rassure sur la condition humaine en voyant ce qu’ils ont pu devenir.

Ceci pour dire que l’histoire doit rester une discipline fondamentale.

On doit ensuite éviter avec soin tout ce qui peut la confondre dans d’autres disciplines.

Il n’est plus possible que l’enseignement secondaire forme des sujets qui seraient sans antériorité cohérente et sans passé identifiable.

On voit trop que des démarches pédagogiques sournoises tendent aujourd’hui à mettre l’histoire partout afin qu’elle ne soit nulle part.

PS – On aurait tort de croire que cette philippique s’adresse seulement à M. Vincent Peillon.

Elle concerne aussi tous ses prédécesseurs d’où qu’ils viennent.

Jacques Limouzy