Nous l’appelions « le Grand »

Jacques Chirac en campagne, accueilli par les JAC, ses jeunes supporters. Photo Philippe Wojazer / Reuters

Responsable départemental des Jeunes avec Chirac (JAC) pour l’élection présidentielle de 1995 dans le Tarn, Richard Amalvy rend hommage à l’ancien président, et se demande pourquoi l’on s’attache à une personnalité politique.

J’écris ces lignes les yeux humides, pensant à une bande de vieux amis militants que je revois régulièrement, à Paris, depuis la défaite de François Fillon. Notre point commun : nous sommes restés chiraquiens quand de nombreux autres avaient donné l’avantage à Édouard Balladur, pour l’élection présidentielle de 1995.

Sonné par l’échec de la Droite en 2017, nous avons la nostalgie d’une époque où nous avons resserré les rangs autour de celui que nous appelons « le Grand ». À chacune de nos rencontres mensuelles, l’échange de nouvelles le concerne en premier : « Comment va-t-il ? ».

« Nous nous sommes engagés parce que c’était lui » a écrit Stéphan, dans notre fil de discussion. Nous avons été électrisés par cet animal politique auquel, peut-être pour les gars, nous avons voulu ressembler quand nous étions en campagne électorale : rester élégant tout en buvant une Corona au comptoir d’un bistrot ; tâter le cul des vaches en faisant mine de s’intéresser à la santé du mammifère et à son propriétaire ; donner des poignées de main franche au quidam en affichant un large sourire de connivence ; lancer des formules à l’emporte-pièce comme celle qui veut que « ça m’en touche une sans faire bouger l’autre ».

Pouvions-nous, à 20 ou 30 ans, avoir la même fougue que le soixantenaire qui arrivait à la Présidence de la République ? Nous gardons en mémoire cette image de Chirac qui est sur le point de basculer du balcon, au QG de campagne de l’avenue d’Iéna. Solide le type. Ayant réchappé à un grave accident de la route en 1978, il semblait increvable. Si au cinéma il y a Delon et Belmondo, en politique il y avait Chirac. Notre héros.

« Chiraquiens de l’an II », selon la formule de Nourdine Cherkaoui, notre ancien responsable national, nous avons été douchés par la dissolution de 1997. Pourquoi tant d’effort pour en arriver là ? Une connerie soufflée par « Néron », a commenté Bernadette. Et Néron-Villepin nous a par la suite enflammés par le panache de son discours contre la guerre en Irak, en 2003 aux Nations Unies. Chirac en a aujourd’hui le crédit au niveau international, et notamment dans les pays arabes, additionné, là, à sa sortie en anglais contre les agents de sécurité israéliens (« What do you want ? Me to go back to my plane and go back to France ? ».

Nous avons adoré cet « abracadabrantesque », aussi difficile à prononcer qu’étonnant : une entourloupe poétique pour échapper aux accusations de malversations financières à la mairie de Paris. Nous lui avons donc tout pardonné, car l’épopée à laquelle nous avons été invités nous a transcendés.

Les meetings du RPR étaient des grands messes militantes dont nous repartions énergisés. « Compagnons, mes amis … », c’est par cette formule, qui signait l’entame de ses discours, que Jacques Chirac rassemblait sa famille politique dans des meetings monstres à Paris, comme dans les réunions de province. Je me souviens de celui de Vincennes, pour la présidentielle de 1988. Nous étions une centaine de milliers, et Johnny Halliday avait chanté « On a tous quelque chose en nous de Jacques Chirac ».

Pourquoi s’attache-t-on à une personnalité politique ? La politique peut-elle être une religion ?

Nous avons tout fait pour propager la geste chiraquienne. Philippe Folliot (que j’ai tant égratigné), se souviendra peut-être de notre entrée dans une cour de ferme, le haut-parleur du J7 Peugeot de campagne hurlant The Final Countdown du groupe Europe, qui était l’hymne des meetings de la campagne de 1988.

Ordonnancés pour fabriquer de l’enthousiasme, les JAC de 1995 ne pouvaient pas douter. À cours de tracts, lors d’un meeting de Jospin dans le Tarn, nous avons acheté des pommes chez le primeur installé à côté de la permanence RPR, rue de Genève à Albi, et nous avons joyeusement distribué des fruits aux militants socialistes en leur glissant un « mangez des pommes » doucereux, comme pouvait le faire la marionnette du Grand, aux Guignols de l’Info.

En régime néo-gaulliste, il n’y avait pas de place pour les indéterminés et pour les mous. Gaullisme social et gaullisme d’ordre : Nous aimions les grognards audacieux, comme Seguin et Pasqua. Et ce dernier nous a manqué pour 1995. Nous avons lu Tillinac, l’écrivain corrézien, qui hier encore dans Valeurs Actuelles le décrivait ainsi : « Ce chef de meute, ce chef d’État était seigneurial dans sa simplicité, il parlait sur le même ton à un grand de ce monde et à une femme de ménage ». C’est en cela que nous l’avons aimé.

Il y a eu 1992, Maastricht, la conversion européenne à laquelle j’ai personnellement adhéré. Pas les grognards audacieux. J’ai aimé son glissement vers ce que l’on appelle la droite humaniste. Sur deux débats contemporains majeurs, voici ce que disait l’ancien président. Sur la laïcité, à l’occasion de la création de l’Observatoire qui la régule : « Ce qui est en jeu à travers le débat sur la laïcité, c’est notre capacité à concilier l’unité nationale et la neutralité de la République avec la reconnaissance de la diversité ». Sur l’enjeu climatique, lors du Sommet de la Terre à Johannesburg en 2002  : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. La nature, mutilée, surexploitée, ne parvient plus à se reconstituer et nous refusons de l’admettre. L’humanité souffre. Elle souffre de mal-développement, au Nord comme au Sud, et nous sommes indifférents. La terre et l’humanité sont en péril et nous en sommes tous responsables. Il est temps, je crois, d’ouvrir les yeux. Sur tous les continents, les signaux d’alerte s’allument ».

J’oublie les objections, l’histoire jugera. Jacques Chirac avait un nom (jac-chi-rac, en trois syllabes), une voix, un phrasé, une énergie, ce que l’on appelle un charisme. Et surtout, un élan à partager qui nous a entraînés.

Notre Chichi a terminé sa route. Compagnons, mes amis, nous mangerons bientôt une tête de veau, « un plat roboratif », pour ressasser nos souvenirs en pensant à lui.

Richard Amalvy

Jacques Chirac, l’hommage rendu par Jacques Limouzy