Parlez-vous franglais ?

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Il est, pour nous, pittoresque, ce panneau de signalisation routière en vigueur au Québec portant, sur fond rouge, « Arrêt ». En français, on dit « Stop », ce qui est, dans un domaine des plus officiel, enfreindre la loi Toubon enjoignant aux personnes chargées d’une mission de service public d’employer le français de manière obligatoire (art. 2 de la loi). L’administration pourrait donc recevoir le « Prix de la Carpette anglaise » décerné « à un membre des élites françaises qui s’est particulièrement distingué par son entêtement à promouvoir la promotion de l’anglo-américain en France au détriment de la langue française ». Ce prix vient d’être décerné pour 2017 à Anne Hidalgo, maire de Paris, « pour utilisation prioritaire de l’anglais comme langue de communication de la ville de Paris à destination des touristes et des étudiants étrangers », ainsi que pour avoir fait projeter sur la Tour Eiffel le slogan « Made for Sharing » pour la candidature de Paris aux JO 2024.

On note aussi que l’une des missions du CSA, le « gendarme » de l’audiovisuel, est de vérifier que les chaînes de radio et de télévision respectent leurs obligations envers la langue française. Mais hélas… Si leurs présentateurs arrêtaient d’employer leurs « débrief », « fake news », le « talk », le « live » et autres dérivés anglo-saxons qui ont bien leur équivalent français ! Et si l’on exigeait des médias une pénalité chaque fois qu’ils font une entorse à la loi Toubon, on pourrait supprimer la redevance !

De son côté, notre Président, dont nul ne songerait à nier la culture littéraire, ne rechigne pas à mâtiner son Molière de quelques accents plus techno-bancaires et du monde de l’entreprise globalisée que shakespeariens. Si nous sommes fiers, vis-à-vis de l’étranger, d’avoir un Président à l’anglais irréprochable (ce qui nous change !), l’on comprend mal qu’il l’utilise pour une allocution à l’Université Humbolt de Berlin (Allemagne) ou au Forum de Davos (Suisse). Et, à l’intérieur, n’abuse-t-il pas d’anglicismes ? Lui, pour qui la démocratie est le système le plus « bottom-up », il a déjà dit avoir « pivoté le business-model » de la France, pays attaché à se culture du « invented here », rebaptisée en « start-up nation ». S’il salue les « helpers » (bénévoles) de son « team love » (En Marche), il flatte la « silver économy » et invite à la conférence « One planet summit » de Paris. Avec tous ces anglicismes d’école de commerce, on notera l’intérêt du « venture capital », le capital-risque, et le « job monitoring », le tutorat en entreprise, dans laquelle «the small is beautiful ». Des termes, un peu étonnants, qu’une certaine catégorie de la population peut considérer comme « pro », « expert », « dans le vent »… Du vent, quoi. Cela fait bien, et puis si les gens ne comprennent pas, ils pensent alors que c’est très intelligent, très technique. J’en suis resté à la culture classique : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément ».

Emmanuel Macron est, on le sait, comme le Janus bifrons des Romains, un apôtre du « en même temps ». Après ce qui précède et que l’on pourrait qualifier de face A, il y a la face B, en mode rattrapage : son désir de promouvoir la langue française dans le monde. Il l’a dit en juin dernier lorsque, en visite au Maroc, il a fait la promesse de développer encore davantage la francophonie. Puis, dans l’épisode pittoresque de sa visite au Burkina-Faso, il avait formulé le vœu, dans son discours de Ouagadougou, de faire du français la première langue d’Afrique, ce qui peut ne pas paraître anodin si l’on prend en compte aussi l’effet des dynamiques démographiques. Chez nous, les plus obscurantistes préfèrent jouer la carte du méchant colonisateur, comme lui-même l’avait d’ailleurs fait à Alger (en même temps) à propos de « crimes contre l’humanité » ! Quelle faute ! Mais cela, « c’était avant » dirait Alain Delon.

Le 20 mars dernier, il annonçait, en toute modestie, un « discours fondateur » sous la Coupole où il était reçu par l’Académie française, s’inscrivant, pour le développement de la langue française, dans le prolongement de François Ier qui avec son ordonnance de Villers-Cotteret en fit la langue officielle de la nation. Il y termina son discours les yeux brillants, en évoquant ses lectures de Giono et de Colette, ajoutant : « L’histoire de notre pays fut constituée par ces héros que sont les professeurs de français » (Son épouse Brigitte a dû en frémir de satisfaction !).

Il est vrai que si les influences venues de l’étranger peuvent être des enrichissements quand elles nomment des choses nouvelles, il faut éviter l’effet de mode qui nous fait parler de « come-back » au lieu de retour ou de « team » pour équipe. Car il y a déperdition de la langue exigeante au profit de médiocres « workshop » ou « overbooké ». Il suffit de lever la tête dans la rue pour se heurter au « Burger King », au « Market », « Optical discount » voire « Jennyf’hair ». Est-ce plus branché ? Pardon, plus « funky » ?

Si l’on pouvait essayer de faire en sorte que le français soit parlé partout, y compris dans nos banlieues, ce serait déjà un bon début. Espérons que tout cela n’est pas du « wishful thinking », des plans sur la comète. Hey, what do you expect ?

Pierre NESPOULOUS