Pasqua avait-il raison ?    

C’était en 1986. Le RPR et l’UDF avaient gagné les législatives. De justesse. Profitant de l’instauration de la proportionnelle par François Mitterrand, le Front National avait obtenu, avec 10 % des voix, un groupe parlementaire d’une trentaine de députés. Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur, proposa à Jacques Chirac devenu Premier ministre, une alliance avec Jean-Marie Le Pen, qui aurait alors accepté cette main tendue. Mais Chirac refusa. Pasqua lui prédit que ce FN dédaigné prendrait un jour la place du RPR, qui s’ouvrait alors vers un centre méprisé mais si utile pour faire une majorité, et que le rapport de forces serait alors inversé. La prédiction de Charles Pasqua a été réalisée le 26 mai dernier. La liste LR – qui, doit-on le rappeler avec cruauté, représente l’alliance RPR-UDF d’antan – fait moins de 10 %, score qu’avait réalisé le FN aux européennes de 1984. Et le Rassemblement National (ex-FN) de Jordan Bardella vient d’obtenir 23, 3 %. Si on lui ajoute les scores des listes Dupont-Aignan et des divers partisans du Frexit, on frôle les 30 %.

Il est temps de pleurer sur le lait renversé, pour parodier une formule que Chirac répétait en boucle. La stratégie chiraquienne, encouragée par Mitterrand et la gauche, s’est avérée une catastrophe. Elle s’illustra chez nous, aux Régionales de 1998, par la piteuse et lâche démission de Marc Censi, le Président légitimement élu. Ce fut un bien triste après-midi que je vécus, comme élu, de l’intérieur, au cours duquel le Président fut l’objet d’un harcèlement éhonté et d’une pression téléphonique de la part de Jacques Chirac en personne le menaçant et le poussant à renoncer. L’on vit ainsi le vaincu de l’élection régionale, Martin Malvy, ravi de l’aubaine et plein de contentement de soi s’installer à la Présidence d’une Région si brillamment conquise en 1986 par Dominique Baudis.

Sur la question de l’avenir de la droite, Pasqua avait tout vu. Les héritiers du gaullisme se sont peu à peu, comme il l’avait aussi prédit, embourgeoisés, devenant des notables égoïstes, négligeant les inspirations fondamentales du gaullisme : pérennité, indépendance et grandeur de la Nation, d’une part, et solidarité sociale et économique d’autre part. Leur destin est-il de considérer leur parti comme « à vendre à la découpe », comme le prouverait en ralliant Macron l’attitude de deux anciens premiers ministres de Chirac, Alain Juppé et Jean-Pierre Raffarin ? De vous à moi, il ne faut pas aller bien loin d’ici pour chercher des parlementaires LaREM qui, à l’époque nous vendaient sans vergogne du Pasqua ! A défaut de convictions, la trahison est, chez eux, une seconde nature… Lors des Européennes de la semaine dernière, l’affrontement Macron/Le Pen, annoncé et surmédiatisé, a tenu ses promesses au prix de beaucoup de renoncements intimes ou de désertions d’opportunité en même temps que de ralliements et de rapprochements fugaces.

Aujourd’hui, le vœu de Macron est qu’il n’y ait rien entre lui et le Rassemblement National, sorte d’assurance-vie pour les prochaines Présidentielles. « Entre les progressistes et les populistes », selon sa formule. Celle-ci nous rappelle celle de Malraux qui disait, dans les années 1960 : « Entre les communistes et nous (les gaullistes), il n’y a rien ». A l’époque, Mitterrand avait agi à l’inverse de ce que fera plus tard Chirac, imperméable à cette leçon. Il contracta une alliance avec le Parti Communiste. Le rapport de forces était pourtant déséquilibré : à la présidentielle de 1969, les socialistes avaient obtenu 5 % des voix, le candidat communiste plus de 20 %. L’Union de la gauche scellée en 1972 donna une coloration marxiste au programme de la gauche, mais au fur et à mesure que le pouvoir se rapprochait, les électeurs changèrent de cheval : au palefroi communiste, bon pour la parade, ils préférèrent le destrier socialiste, meilleur pour l’exercice, qui les mena à la victoire en 1981. Depuis, le parti communiste s’étiole et, dimanche dernier, son candidat a dû se contenter de 2, 49 % des voix ! La parabole de l’Union de la gauche est limpide. C’est sans doute pour cette raison que la droite refusera farouchement de s’en inspirer et de suivre Charles Pasqua !

Pierre Nespoulous