« Penser printemps » ?

Bien piètre campagne présidentielle, conclue par l’élection d’Emmanuel Macron ! Au premier tour, plus de 40 % d’électeurs ayant exprimé leur suffrage ont choisi de voter pour des candidats des extrêmes qui souhaitent faire exploser le « système », car ils considèrent qu’ils n’ont plus rien à perdre. Au deuxième tour, un Français sur quatre s’est abstenu. En outre, parmi les électeurs qui se sont déplacés, plus de 4, 2 millions d’entre eux, ce qui approche les 10 %, ont mis dans l’urne un bulletin blanc ou nul.  C’est significatif de l’insatisfaction devant le choix proposé ! Est-il temps de revenir sur cette campagne sordide où toutes les forces politico-médiatico-judiciaires se sont conjuguées, laissant de côté les programmes des candidats ? Evoquant ces péripéties, après des « primaires » qui furent un canular retentissant, j’ai bien aimé le mot de Bernard Pivot : « Pour deux euros, tu as eu Fillon ; pour un euro, tu as eu Hamon ; pour ton chèque en blanc, tu as Macron »…

Le point d’orgue attendu, le désormais traditionnel face à face des deux candidats nominés, a été à la hauteur de la campagne qui l’a précédé. Débat indigne, face à face destructeur et pitoyable entre deux personnalités concourant pour la magistrature suprême de la cinquième puissance mondiale ! Dans l’atmosphère irrespirable de ce faux dialogue étoffé par les invectives et ricanements de l’une et l’arrogance de premier de la classe de l’autre, ce déplorable spectacle a été un face à face destructeur pour Marine le Pen dont l’amateurisme s’est affiché au grand jour.

Cela clôturait cette période de l’entre-deux tours, ces deux semaines magnifiques où les ennemis d’hier finissent miraculeusement par s’entendre, où celui qu’on méprisait la veille s’avère finalement un modèle de vertu et où les petites phrases assassines laissent la place aux déclarations enamourées. Moralement, pour quiconque a un peu d’honneur, tout cela sent la manoeuvre où l’attirance pour la gamelle supplante les idées. Le combat politique sacrifie à peu de frais l’honnêteté intellectuelle. Dans le flot des appels au vote venus de toutes parts, j’ai retenu la contribution de François Hollande, à la hauteur du personnage, depuis son pupitre bruxellois : « Alors, vous prenez le bulletin Macron et vous le mettez dans l’urne ». On ne sait pas s’il donnait ce mode d’emploi pour ignorants aux résidents d’un hospice ou aux bambins d’une crèche ! Ce qui est sûr, c’est qu’il n’a cessé de nous prendre pour des demeurés.

Après les pitreries du sortant, les Français semblent se satisfaire du film qu’on leur projette, considérant que ce jeune homme pressé souriant et sympathique qui nous invite à « penser printemps » incarne le renouveau de notre pays dans la paix et la fraternité universelle. C’est beau, non ? S’y ajoute de quoi plaire dans les chaumières, l’image d’Epinal, mise en avant, de son couple, avec bien plus de dignité et moins d’excentricités que son prédécesseur. Cette épouse, Brigitte, « toujours présente et encore davantage, sans laquelle je ne serais pas moi ». Lui Président, il faudra aussi compter avec la femme de sa vie. « A la présence non négociable ».

La déception qui suivra sera-t-elle à la hauteur de la propagande du produit vendu ? Sa marge de manoeuvre est étroite comme un rail de coke, entre un service public qui ne souhaite pas changer, des syndicats protestataires et l’émergence de communautarismes vindicatifs. N’y avait-il pas de l’escroquerie à faire passer ce serviteur du pouvoir politico-médiatico-financier pour un homme nouveau ? Il est la quintessence du système, par ses études (Sciences-po Paris, ENA), sa carrière (Inspecteur des finances, banque Rothschild) ses soutiens (Hauts fonctionnaires, médias, grand patronat) ; il incarne l’oligarchie qui détient le pouvoir depuis longtemps. Il n’est que de voir la façon dont les marchés ont réagi avec un soulagement traduit par une hausse de plus de 4 % de la Bourse dans les heures qui ont suivi l’élection. Malgré les approximations, les discours contradictoires, ponctués d’ « en même temps », qui est son tic de langage, sur la culture française, la colonisation, et j’en passe, mais aussi avec le ralliement final de nombre de membres de la majorité « hollandaise », tous les signes le désignaient comme l’héritier.

Jamais la manipulation médiatique n’a atteint ce degré d’efficacité ! Bravo Attali, Niel, Drahi, Bergé, Pigasse. Vous êtes les meilleurs ! L’ont bien compris Bayrou, Alain Minc, BHL, voire Robert Hue ou Cohn-Bendit, avec l’appui des nouveaux catéchistes Bourdin, Apathie, Pujadas, Elkrief et autres qui indiquent où est le bien et où est le mal.

Ceux qui, au début de l’opération, pensaient que la ficelle était quand même un peu grosse, en ont été pour leurs frais. Restait à obtenir un deuxième tour face à Le Pen et la pièce était jouée. Il ne sert à rien de surveiller le débit des cours d’eau quand on ne maîtrise pas la pluie.

Pierre Nespoulous