Perseverare diabolicum

Avec un taux de près de 70 % de non-votants, peut-on encore parler d’abstention ? Ou de boycott ? Le signe d’un peuple ouvertement en grève des urnes. Dans cette démocratie sans électeurs, il est à noter que ce taux va grandissant à chaque élection depuis pas mal de temps. Déjà à la Présidentielle, l’on notait qu’Emmanuel Macron n’était pas plébiscité. Perseverare diabolicum ! Lors de ces régionales, si la palme revient à Gilles Siméoni en Corse, avec 23, 2 % des inscrits, Carole Delga plafonne avec 20, 9 % en Occitanie, cette province qui fut jadis le territoire des Comtes de Toulouse et qui fait donc de notre présidente une Comtesse. Ailleurs, Laurent Wauquiez obtient 16, 8 % comme  Xavier Bertrand, la palme du Président le plus mal élu revenant à Loïg Chesnais-Girard, en Bretagne, avec 10, 5 % des inscrits ! Ceux qui ont perdu obtiennent bien pire. Pour le gouvernement, la déconvenue, parallèle à celle des candidats LaREM, est générale, les chiffres se faisant aussi éloquents que cruels. Eric-Dupond-Moretti, mis en déroute dès le premier tour, obtient les voix de 2, 91 % des inscrits qui le renvoient sèchement aux Sceaux dont il assure la garde. Et après avoir poussé la vocalise, en campagne, à la manière d’une kermesse agricole, Marlène Schiappa se contente de 3, 77 % au second tour.

Pour les élus, ne seraient-ils choisis que par un seul et unique électeur, qu’ils seraient des élus « légaux » ! Et tant que le système permettra qu’une petite minorité de citoyens suffise à désigner des vainqueurs, on restera avec des dirigeants dont la représentativité sera à ce point faible que l’exercice du pouvoir sera de plus en plus contesté dans la rue.

Les sortants se trouvent donc réélus. Tout a été fait pour en arriver là : absence de campagne électorale, documents mal distribués, professions de foi d’illustres inconnus. Le mépris… Le redécoupage des régions et la stupide nouvelle carte cantonale n’y sont également pas pour rien, aboutissant à des assemblées « hors sol ». Un exemple : quel est le point commun entre le Béarn et le Poitou, en Nouvelle Aquitaine ? Pour les départementales, on a doublé la facture : la France est championne du monde des ronds-points mais aussi des réformes inutiles.

Gagner les élections, c’est réunir une majorité. C’est là une vérité de La Palisse. Malheureusement, voilà déjà quelques lustres que les élus obtenant la majorité ne sont en fait choisis que par une minorité de Français. C’est le résultat d’une société décadente ne réclamant que des droits et oubliant ses devoirs, dont celui de s’exprimer par les urnes. Il est difficile de connaître les raisons de l’abstention. Si les gens s’étaient déplacés et avaient voté « blanc », là, on pourrait avec certitude penser que l’offre politique ne les satisfait pas, mais avec la seule abstention, toutes les hypothèses sont valables, le peu d’intérêt, la priorité à la liberté retrouvée, etc.

Quant aux raisons du phénomène observé ce dimanche, il ne faut pas les chercher dans la météo, la propagande, la pêche à la ligne, etc.. C’est tout simplement qu’entre l’élite et la plèbe il existe une certaine incompréhension. Les gens se préoccupent plutôt du chômage, de l’insécurité, de l’instruction des enfants, de l’immigration de masse, des transports, de la fiscalité et d’autres sujets de ce genre. Nos élus y voient l’éternel et sordide matérialisme des masses, la recherche méprisable du confort, du profit égoïste. « Quelle odeur de magasin ! » comme dirait Joseph de Maistre…

Tout est à changer : les politiciens, mais aussi le fameux mille-feuilles territorial, le fonctionnement administratif et politique et la récupération du droit à décision abandonné à Bruxelles et aux institutions non élues. Nos politiques feraient mieux de s’interroger sur les raisons de cette grève des urnes, plutôt que de pavoiser pour avoir été élus avec des scores minables. Je parie que l’ensemble de la classe politique l’aura oublié dans trois semaines et que l’on repartira comme si de rien n’était, avec cette scission, ce désaveu entre la classe médiatico-politique et les gens… Après quelques propos convenus, les vainqueurs se mettent immédiatement à claironner gaiement et les vaincus à chercher toutes sortes d’excuses pour justifier de leurs déboires.

Le silence méprisant du peuple est-il vraiment la solution ? Certes, « si voter servait à quelque chose, il y a longtemps que ce serait interdit » raillait naguère Michel Colucci. Mais cette abstention généralisée pourrait être un signe annonciateur d’une réaction populaire à côté de laquelle les Gilets Jaunes passeront pour des personnages de la Comtesse de Ségur !

Pierre Nespoulous