Pour les jeunes musulmans

Rencontre entre Richard Amalvy et le Cheikh Khaled Bentounes, Guide spirituel de la confrérie soufie Alâwiyya, fondateur des Scouts Musulmans de France.

Jadis pour certains, il y avait un problème juif. Aujourd’hui pour d’autres, il y a un problème musulman. Ce qui m’importe c’est l’avenir des jeunes musulmans en France : qu’ils soient acteurs de la communauté de destin que nous appelons République. 

Le plus grand danger serait d’isoler les musulmans en en faisant un groupe à part dans la communauté nationale. C’est ce qui s’est passé pour les juifs à une autre époque. Comme le Cheikh Bentounes, guide spirituel de la tariqa Alâwiyya (1), je crois qu’il n’y a pas de communauté musulmane en France. Certains Français sont de confession musulmane comme d’autres sont juifs, chrétiens, bouddhistes, agnostiques ou athées. Dans la République, il faut apprendre à considérer les individus comme ses semblables et non pas les catégoriser.

Ainsi, dès les premières pages de son livre, Pour les musulmans (2), Edwy Plenel compare ceux qui pensent que notre société a un problème avec les musulmans, avec ceux qui affirmaient l’existence d’un problème juif. Cette comparaison montre que le problème essentiel, c’est la xénophobie, cette peur de l’autre différent qui motive le repli grégaire, l’anathème et la transformation de l’autre en bouc-émissaire. La dénonciation d’un problème supposé ne suffit pas à le résoudre et encore moins à résoudre les problèmes que nous générons nous mêmes par nos peurs et par nos préjugés. Au XXème siècle, au-delà des lâchetés de voisinage, cette attitude a implicitement soutenu l’horreur de masse, surtout par le silence et par l’inaction.

 

La présence des musulmans en France

Mais au-delà de cette comparaison, le livre de Plenel a éclairé ma façon de penser la question de la présence des musulmans en France.

Cette présence a un lien avec notre économie, puisque nous avons appelé des travailleurs de nos anciennes dépendances à venir tenir les emplois que nos concitoyens ne voulaient plus assurer. Viennent en France les ressortissants des pays que nous avons dominés, non pas pour nous envahir, mais pour trouver un avenir meilleur quand les économies de leurs états sont défaillantes. Cette présence a donc un lien intime avec la colonisation que nous avons du mal à assumer.

Des politiques opportunistes ont eu raison des espérances façonnées par les indépendances. La Françafrique a encouragé la déficience des dirigeants africains qui ont trahi leurs peuples. Ces politiques étrangères à courtes vues ont aussi favorisé les dictatures contre du pétrole. Nous avons une part de responsabilités.

Des politiques utilitaristes ont créé les conditions de vie de ces populations, regroupés avec leurs familles dans des ensembles urbains devenant de plus en plus des ghettos, voire aujourd’hui « des territoires perdus de la République ». Nous avons là aussi une part de responsabilités.

Des politiques laxistes ont laissé s’infiltrer des prédicateurs qui trahissent et injurient les principes et la culture de l’Islam et qui embrigadent une jeunesse en quête de transcendance, faisant passer tous les musulmans pour des fanatiques attardés. N’avons-nous pas, là encore, une responsabilité ?

La précarisation et la paupérisation de ces populations ne procèdent pas d’un déterminisme qui s’appellerait « Islam » et qui les assignerait à l’échec permanent. Ce que l’esprit grégaire voit comme les déboires naturels des musulmans en France c’est la faillite de notre histoire récente, que nous avons construite sans les musulmans, puisqu’ils ne comptaient pas. Il suffisait de penser que ces travailleurs n’avaient que la mer à retraverser une fois la retraite prise. Mais des enfants sont nés qui ont cru être français.

Avec la colonisation, nous avons vécu de la peine des indigènes. Et depuis leurs indépendances, nous vivons de leur servitude qui continue.

 

La République, communauté de destin

Ce qui m’importe aujourd’hui, c’est le jeune musulman de 15 ans, qui ne trouvant pas de raison d’espérer se tourne vers les fous d’Allah. Quel homme sera-t-il dans dix ans ? Elle m’importe cette petite fille de parents musulmans qui vient de naître. Quelle jeune femme sera-t-elle dans vingt cinq ans ? C’est en pensant à eux que j’invite à multiplier les initiatives en faveur de la jeunesse musulmane en France, afin de l’aider à montrer sa capacité à contribuer à la communauté de destin que nous appelons « République ».

Dans cette perspective, les français musulmans ont aussi leur part de responsabilité, qui consiste à acculturer les fondements de l’Islam qui sont essentiels à leurs yeux, à ceux de la République. Les valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité ainsi que les principes de la loi de 1905 sont assez solides pour faire aboutir ce processus qui ne peut pas avoir lieu sans les musulmans et leurs représentants. Mais se pose un autre problème que les musulmans, seuls, doivent résoudre, qui est celui de la rénovation théologique, de leur organisation et de leur représentativité. Ils s’en préoccupent.

Les initiatives en faveur des jeunes musulmans ont un dénominateur commun : l’éducation. Dans le creuset républicain, l’éducation est le liant qui permet à toutes les origines et à toutes les cultures de se fondre dans cette communauté de destin, fraternelle par essence.

Edwy Plenel écrit : « L’origine ne protège de rien. Seules les vies font preuve, leur chemin, leur cohérence ». Petit-fils d’un notable algérien que l’administration coloniale appelait « indigène », j’ai longtemps cru que ma filiation suffisait à garantir la bonne foi universelle. L’origine ne protégeant de rien, surtout du silence et de l’inaction, j’ai décidé de témoigner et d’agir pour les jeunes musulmans par le biais du scoutisme, mouvement d’éducation à la citoyenneté qui favorise le dialogue interculturel et interreligieux, accompagné par une approche ouverte de la laïcité.

Ancien scout, catholique engagé, je partage la promesse universelle que les Scouts Musulmans de France (3) font aux jeunes musulmans, à leur famille et à la société française, pour faire grandir des citoyens utiles, actifs et heureux.

Richard Amalvy

(1) Les 28 et 29 septembre, la confrérie soufi Alâwiyya organise un colloque à l’Unesco sur le thème « L’Islam spirituel et les défis contemporains ». Plus d’information : http://aisa-ong.org

(2) Edwy Plenel, Pour les musulmans, La Découverte, septembre 2014

(3) Pour en savoir plus sur les Scouts Musulmans de France  [Lien : http://www.scoutsmusulmans.fr ]