Quand la Chine s’éveillera

« Laissez donc la Chine dormir, car lorsque la Chine s’éveillera, le monde entier tremblera ». L’on connaît cette phrase attribuée à Napoléon, en partie reprise en 1973 par Alain Peyrefitte comme titre de son best-seller diffusé à plus d’un million d’exemplaires, livre qui explique déjà, d’une façon très complète l’instauration du régime maoïste en Chine.

Forte d’une population qui en fait d’assez loin le pays le plus peuplé du monde, la Chine des Mandarins était, aux yeux de beaucoup, mystérieuse et terre de légendes. Le XIXème siècle en concevait déjà une inquiétude sourde, désignée par « le péril jaune ».

La Chine s’est éveillée et, de nos jours, si invasion il y a, c’est, hélas, celle de la pandémie du Covid-19, coronavirus qui nous cause tant de tracas. Notre époque connaît aussi la frénésie du « Made in China », pour toutes sortes d’objets manufacturés jusqu’aux technologies les plus savantes, de l’industrie du jouet aux matériels électroniques. Et elle est ouverte désormais au grand commerce international, ayant su s’adapter grâce à un mystérieux régime mi-communiste, mi-capitaliste. La Chine est fille de cette énigme. Pendant les cinq premières années de la « révolution culturelle », on n’en apprenait pas assez sur ce pays fermé et en délire, mais à une date plus récente, la reprise du dialogue avec l’Occident a provoqué en sa faveur le même engouement que, naguère, la Russie d’après Staline.

Cette si vieille civilisation s’est très bien adaptée au communisme marxiste-léniniste, même si loin du beau rêve d’un Jean Ferrat nous plongeant dans l’hypnose avec son « Le monde sera beau, je l’affirme, je signe. » Mais le grand Mao-Tsé-Toung, justement révéré par la Chine d’aujourd’hui et qui restera le Grand Timonier, a amélioré la doctrine en s’intégrant dans les mécanismes de l’économie capitaliste et en lui proposant de lui acheter la corde pour la pendre. La Chine a réussi là où la grande Union Soviétique avait échoué, et le Président Teng Hsiao-ping a soutenu l’idée que le développement du commerce n’entrait pas en contradiction avec la construction du socialisme.

Depuis la dernière guerre mondiale, soit près de quatre-vingts ans, cela fait quatre générations dont le cerveau a été nettoyé, lessivé, expurgé de toute mauvaise doctrine, la chimère occidentale des « droits de l’homme » étant une fiction bourgeoise, comme Marx l’avait exprimé, dès 1848. Si un être, quel qu’il soit, ne connaît qu’une face des choses dès sa plus tendre enfance et est régulièrement entretenu dans un dogme et une ligne de conduite, il ne saura jamais qu’un monde puisse être ailleurs différent, et surtout meilleur. Pour les cas les plus rétifs à la construction du socialisme, les camps de rééducation par le travail permettent de rétablir la situation.

La crise du coronavirus nous a douloureusement ouvert les yeux sur notre sino-dépendance issue de cette évolution, lorsque nous avons appris avec stupeur qu’outre tant d’objets manufacturés évoqués plus haut, 80% des médicaments qui sont nécessaires à notre santé, et ces masques que l’on évoque tant ces jours derniers, venaient de Chine ! Les occidentaux lui ont cédé volontiers pour un plat de lentilles leur technologie et leurs innovations. Peut-on accuser sans cesse les Chinois ? C’est d’abord un choix de société en Occident. On a expliqué aux gens que les secteurs primaire et secondaire, polluants et peu gratifiants, pouvaient être cédés, et que notre avenir n’était pas dans l’industrie mais dans le tertiaire, les services. Il va être difficile de faire « machine arrière toute » !

La crise a montré les limites de la mondialisation. Les problèmes sont mondiaux, les solutions restent nationales. Le politique est dès lors rappelé à sa fonction protectrice. L’imaginaire du progrès se déploie dans le domaine de l’économie et de la technique et l’on passe à celui du tragique, qui est proprement politique. « Plus rien ne sera comme avant », prophétisent certains. Ils me font penser à la formule de Talleyrand à la Restauration : « Ils n’ont rien oublié et rien appris ! ». Une société à la recherche d’un pouvoir fort pour affronter une crise et qui ne le rencontre pas peut entrer en déroute assez rapidement. Notre Président plane au-dessus du champ de bataille de sa guerre sanitaire, shooté au lyrisme médical et à la solidarité européenne. Nous avons droit à de longs discours. On se prend à penser : « Quel dommage que cet homme ne soit pas aux manettes ! ».

Pierre Nespoulous