Réforme : Mettre l’Histoire partout afin qu’elle ne soit nulle part !

Le temps arriva où des esprits supérieurs pensèrent qu’en histoire on savait tout et qu’il était souhaitable que son enseignement s’allège.

Car si on savait tout, on finissait même par savoir ce qu’on n’avait jamais su.

Grâce au concours de la lessive Ducrotin ou du chocolat Rascao, grâce aux questions radiophoniques et aux jeux télévisés, il se trouvait toujours quelqu’un en France pour savoir lequel de ses Ministres Heliogabale avait castré, combien de boutons avait la soutane de Fenelon, pourquoi Enguerrand de Marigny allait à la selle avant et non après le Conseil et comment Mirabeau naquit avec ses dents. On connaissait la cape, l’épée, les alcôves, les goûteux célèbres, les bossus illustres, les borgnes, les contrefaits, les adonis, le nom même des chevaux et l’état-civil des histrions.

Mais tel qui savait comment Armande Bejard avait indignement trompé Molière connaissait mal «L’Avare» et assez peu «Les précieuses ridicules». Tel autre incollable sur les maîtresses de Louis XIV eut été incapable d’écrire dix lignes cohérentes sur la politique de Colbert.

Et cependant l’histoire était partout. Au bout des jetées, sous le couvert des halles, dans l’agencement des vieilles villes, près des pierres plantées, des Monuments aux Morts, sur les canaux et les fleuves. Les administrations peuplaient toujours les Palais nationaux, les Préfectures et les Mairies siégeaient souvent dans des hôtels classés.

En outre, le pays fourmillait de ruines et chacun alentour les situait assez bien dans le passé. Les sociétés savantes locales restaient innombrables, certes modestes, mais compétentes et chercheuses. Les romans, les biographies et les revues historiques dominaient l’édition et tout ce qui touchait à l’Histoire bénéficiait à la télévision d’écoutes attentives.

La critique faite à ce que l’histoire événementielle avait de factice aurait dû s’adresser à une certaine débilité de la vie moderne et non pas à l’école, mais les experts pédagogues n’étaient point si sots. Ils avaient depuis longtemps considéré le parti qu’ils pouvaient tirer de ces analyses pour éliminer des programmes les vestiges lézardés de l’enseignement de l’histoire.

Egalement, il s’était trouvé auprès des Ministres successifs un certain nombre d’esprits supérieurs pour orienter les allégements de programme vers les mêmes amputations. Sous les coups répétés de ces inquisiteurs sournois, l’histoire et la géographie sombraient dans l’absence et le nombre d’heures qui leur était consacré s’effilochait au point de conduire ces disciplines à n’être plus à l’école ou au lycée que des balbutiements contestables.

D’ailleurs l’on trouvait l’histoire suspecte et dangereusement nationale. Elle manipulait le peuple en lui donnant une sorte d’orgueil indécent qui allait jusqu’à le détourner de la salubre lutte des classes.

L’histoire gagnerait à être remplacée par de solides postulats de biologie sociale éclairés à la rigueur d’exemples pratiques isolés çà et là au cours des temps afin de montrer quelque respect pour le folklore des siècles.

Présentement, l’histoire gênait dans l’enseignement aussi l’avait-on reléguée dans les disciplines d’éveil. Devenue une technique de la pédagogie et non plus un enseignement fondamental, l’histoire accompagnée de sa sœur jumelle la géographie avait déserté le monde des enfants pour celui lointain des adultes.

Cette relégation accroissait encore le divorce des générations et les incompréhensions dans les familles. Les parents, les grands-parents avaient été cependant les témoins, les acteurs, quelquefois les victimes des derniers tumultes contemporains. Si le spectacle déroulé des siècles et de leur aboutissement n’était pas connu des enfants, de quelle obscurité viendraient ces adultes et de quel néant surgiraient-ils ? A ces monstres patauds émasculés de toute antériorité ne resteraient que les fonctions procréatrices et nourricières qui seules apparaîtraient incontestables.

Ainsi disparaîtrait le caractère charnel de l’histoire, ce sentiment d’avoir vécu depuis l‘aube la plus obscure de l’espèce, cette certitude d’avoir été toujours présent sur la ligne du temps et enfin celle d’être rescapé de tout puisque l’on était là, dernier maillon de l’aventure humaine.

En même temps que la chair disparaissait le rêve. L’histoire a toujours fait rêver. Et qui donc la remplacerait ? Qui ou quoi ? Les événements sont des bornes où s’accroche la mémoire de la jeunesse, d’où l’on jette ensuite une vue singulière et située sur l’environnement d’une époque ; enfin, ils retiennent et ordonnent autour d’eux la culture ultérieure de la maturité. Ce que l’événement a d’abrupt dans l’histoire à l’école est tôt ou tard décanté, prolongé, nourri et épanoui.

Certains croyaient qu’en histoire il fallait rabattre la superbe des grands hommes, d’autres au contraire considéraient que les enfants, n’ayant pas en naissant la tripe «socio-marxiste», aimaient naturellement les grands hommes dont le destin les rassurait sur la condition humaine.

C’est pourquoi, amateurs des transactions salubres, les Ministres successifs dont la dernière s’efforcent de mettre l’histoire partout afin qu’elle ne soit nulle part.

(A suivre)

Jacques Limouzy