Rousseau, Emile et les autres

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Connaissez-vous, mon Oncle, ce pédagogue genevois qui abandonna chacun de ses nombreux enfants dès leur naissance afin de se consacrer à l’éducation d’un certain Emile qui ne lui causa que des soucis de plume, et qui laissa l’herbier du promeneur solitaire aux Ecolo-phalanstériens et des états d’âme aux futurs socialistes ?

 C’est Jean-Jacques Rousseau dont les ravages intellectuels sont sans nombre.

 Chantre de non-directivisme et de l’éducation négative, le sublime Jean-Jacques n’aura connu de véritables disciples qu’à notre époque où certains tirent de l’Emile des applications dont le dogmatisme et l’outrance étonnent.

“En ôtant ainsi tous les devoirs aux enfants, j’ôte les instruments de leur plus grande misère à savoir : les livres. A peine à douze ans Emile saura-t-il ce que c’est qu’un livre. Jeune instituteur je vous prêche un art difficile, c’est de gouverner sans préceptes et de tout faire en ne faisant rien. Vous ne parviendrez à faire des sages si vous n’en faites d’abord des polissons. C’était l’éducation des spartiates, au lieu de les coller sur des livres, on commençait d’abord à leur apprendre à voler leur dîner.”

(Jean-Jacques Rousseau : L’Emile, extraits)

 En voulez-vous un exemple éclairant quoique imaginaire ?

Dans Paris, des plaisantins s’avisèrent de tirer la morale des amputations pédagogiques en écrivant que l’abondance de la locomotion contemporaine qu’elle soit aérienne, ferroviaire, automobile, que l’existence de la moto, de l’ascenseur, de l’escalator et autres tapis roulants, pourraient désormais dispenser les enfants d’apprendre à marcher, coutume désuète et inutile dont nos pays évolués se déprennent de plus en plus puisqu’on y marche de moins en moins.

Au fond, la marche ne courait plus que sur sa fin. Aux pouvoirs publics d’interrompre rapidement par une bienveillante euthanasie cette lamentable agonie. D’ailleurs, lorsque l’on considérait l’obstination ancestrale des familles à exiger de leurs rejetons la station debout et les difficultés à l’obtenir, on ne pouvait qu’être conduit à condamner sévèrement cette cruauté tout à fait traumatisante pour la petite enfance.

Ce qui nous conduit très exactement, mon Oncle, à la conclusion de Voltaire sur Jean-Jacques Rousseau “Après l’avoir lu, il vous prend l’envie de marcher à quatre pattes”

Mais c’est debout, que je vous salue, mon Oncle.

Innocent Patouillard

 245ème lettre d’Innocent Patouillard, contribuable Castrais, à son Oncle, Célestin Crouzette, propriétaire exploitant à la Montagne