« Science sans conscience… »

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L’actualité met à nouveau en lumière ces jours derniers une affaire douloureuse. Vincent Lambert, un homme de 42 ans en état végétatif depuis un accident de la route il y a dix ans, est devenu le symbole du débat sur la fin de vie en France.

Sur cette situation dramatique particulièrement délicate, il est très difficile de donner un avis sensé. Ce qui est consternant, c’est l’attitude de certains médias qui abusent de voyeurisme et font leurs choux gras avec cette actualité.

C’est par un e-mail adressé à la famille que le docteur Sanchez, chef de service de soins palliatifs à l’hôpital Sébastopol de Reims, leur a fait part de « l’arrêt du traitement » et de la « sédation profonde et continue » de Vincent Lambert. Ce lundi matin, il a procédé au début de la sédation du patient. Mais, in extremis, la procédure a dû être arrêtée, un jugement de la Cour d’Appel saisie en référé a considéré que la France est tenue par les mesures conservatoires de la Convention internationale des droits des Handicapés et a ordonné en conséquence la reprise de l’alimentation et de l’hydratation du patient.

Ironie de l’actualité, au milieu de ces péripéties l’on apprenait qu’une femme saoudienne avait recouvré une conscience après 27 ans en état végétatif. Son premier cri n’a pas été de souffrance, mais d’appeler son fils par son prénom ! Que d’incertitudes donc pour décider, blouses blanches et robes noires réunies, d’une mort certaine pour un handicapé, et uniquement parce que handicapé ! Seulement voilà, ce n’est pas à nous de décider qui est digne de vivre ou de mourir, quelle vie est acceptable ou ne l’est pas. C’est à nous, en revanche, de prendre soin des plus faibles et des plus dépendants d’entre nous. Vincent Lambert, dont le corps est paralysé et qui ne peut communiquer, devait être volontairement privé d’eau et de nourriture jusqu’à ce que mort s’en suive. Il n’y a rien à débrancher. Une simple sédation devait apaiser la souffrance d’une telle mort…

Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Jean-Pierre Adams, ce footballeur de Nîmes, Nice ou du PSG qui constituait avec Marius Trésor une charnière défensive redoutable en Equipe de France, surnommée « la garde noire », dont Frantz Beckenbauer était un admirateur. A ce jour, Jean-Pierre Adams est dans un coma végétatif depuis 1982, à la suite d’une erreur d’anesthésie pour une bénigne opération du genou. Depuis 37 ans dans un autre monde, il respire, il ne parle pas. « Je ne dirais pas qu’il comprend, ou alors, par instant, ça se voit à sa bouche qui remue », dit son admirable épouse Bernadette, qui a passé la moitié de sa vie à côté d’un mari prisonnier de son silence. « Les premiers temps, c’était une crainte, à chaque fois que j’allais à l’hôpital, j’avais peur qu’on me demande si je voulais le débrancher »…

Nous ne sommes pas dans le cadre d’un acharnement thérapeutique, ces malades ne dépendent pas de machines pour vivre, elles ne sont que nourries et hydratées. Symbole du pouvoir de la médecine sur la vie des personnes, les décisions du docteur Sanchez sont bien loin du serment d’Hippocrate et assombrissent lourdement l’honneur de la médecine française. Le silence du Conseil de l’Ordre en la matière est inquiétant… Il est établi par voie d’expertises multiples que l’état clinique de Vincent Lambert n’est pas en relation avec une « fin de vie » mais bien plutôt avec celui d’une personne très lourdement handicapée. Des établissements dédiés peuvent le prendre en charge, il en existe de nombreux dans le pays. Ne serait-ce pas préférable à sa situation actuelle, enfermé à clé dans une chambre, ses visites restreintes, ses parents devant déposer leur carte d’identité pour pouvoir le voir ? Y a-t-il là autre chose que de la maltraitance sur personne vulnérable ? Que d’incertitudes pour décider, blouses blanches et robes noires réunies, d’une mort certaine ?

C’est une affaire qui met mal à l’aise, un interminable feuilleton douloureux et atroce, livrant au domaine public un déchirement familial et un déchirement d’experts. Dans ce jeu complexe qui est de deviner la demande du malade dans le coma, nous projetons surtout la nôtre. Ce qui se passe à l’intérieur de l’esprit, de l’âme d’un tel tétraplégique, nul ne peut prétendre le connaître, le comprendre, l’expliquer. C’est la Terra incognita des « états végétatifs sans espoir d’amélioration » comme disent les gens en blouse blanche. Ils sont démunis, et ils ne savent même pas que lorsqu’il n’y a plus d’espoir, il reste encore l’espérance… voire la simple humanité. Ce que l’on sait, c’est qu’on ne sait rien et, à ce titre, je préfère la politique du « attendre et voir » plutôt que d’assister à un assassinat légalisé emballé dans un prétendu humanisme dissimulé dans une sédation. Petit à petit, est-ce que nous commencerions à nous faire à l’idée qu’il serait bon et raisonnable de faire disparaître d’autres gens inutiles, comme l’avait naguère suggéré sans vergogne Jacques Attali ? Derrière Vincent Lambert ou Jean-Pierre Adams, il y a 1700 handicapés cérébrolésés qui suivront. Et puis cent fois plus de personnes âgées en établissement, dépendantes pour la nourriture et l’hydratation !

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » disait déjà Rabelais…

Pierre Nespoulous

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