Sé canto, qué canté

En avril dernier avait été votée de manière inattendue malgré l’opposition du Ministre de l’Education nationale et du groupe LREM, la loi Molac (du nom du député du Morbihan auteur de la  proposition) ayant le double objectif de protéger et promouvoir le patrimoine immatériel et la diversité culturelle dont les langues régionales constituent l’une des expressions. Les parlementaires avaient même chanté l’hymne breton sur les marches de l’Assemblée Nationale. Cette loi vient d’être publiée au Journal Officiel du 22 mai 2021, mais deux jours plus tôt, le Conseil constitutionnel en avait censuré deux articles, sans aucun préavis ni discussion d’aucune sorte, considérant que « l’enseignement immersif est contraire à la Constitution », qui stipule en son article 2 que « la langue de la République est le français ». En vertu des dispositions de cet article 2, « l’usage du français s’impose aux personnes morales de droit public et aux personnes de droit privé dans l’exercice d’une mission de service public ». C’est l’attendu essentiel de la décision du Conseil constitutionnel. C’est très bien. Monsieur Macron doit donc cesser de parles anglais comme les représentants de la France dans les institutions internationales, et d’abord européennes. Et que cela s’applique aussi dans tous les médias et toutes les chaînes de télé publiques !

Ce qui est en jeu, c’est l’existence même du patrimoine culturel que nous portons, en Corse, en Bretagne, en Alsace et Moselle, en Catalogne, en Flandre, en Savoie, au Pays basque, en Occitanie et dans d’autres régions françaises attachées à leurs particularités culturelles et linguistiques. Dans ce domaine comme dans bien d’autres, l’on déplore le « gouvernement des juges » dont le souhait est de faire disparaître toutes les particularités françaises au profit d’un mondialisme débridé.

Des écoles sont durement touchées, notamment en Bretagne, au Pays basque ou en Corse devant l’idée que « des enfants qui recevraient un enseignement uniquement en langue basque, bretonne ou corse développeraient un détachement vis à vis de la communauté républicaine ». Les mêmes qui considèrent qu’il pourrait être dangereux pour l’unité nationale de pratiquer l’enseignement immersif de nos langues régionales préconisent en revanche l’enseignement de l’arabe à l’école primaire. Cela contribuerait-il à lutter contre le séparatisme ? Ce doit être le « en même temps » à la sauce macronienne.

Les cultures des régions (des « territoires » comme les appelle M. Castex) plus anciennes même que la France ont toujours été vues par le pouvoir jacobin à la tête de ce pays centralisé comme un danger de repli identitaire. Les langues régionales, on les accepte quand elles viennent compléter la culture locale, voire le folklore. Mais le français est la langue de la France (pas de la République, mais de la Nation, depuis l’édit de Villers-Cotterêts et François Ier). Alors il est opportun aussi de le cultiver et de le défendre, sans ces horreurs d’écriture inclusive ou autres billevesées qui le saccagent. Le Conseil constitutionnel ne pourrait-il aussi se soucier de ce dernier problème ?

Oui, la Nation, c’est une langue, une Histoire, un projet commun. Et la pratique des langues régionales n’a pas empêché le français de Dumas père où tout le monde disait « Plaît-il ? » et pratiquait l’imparfait du subjonctif. Ainsi, il y a cent ans, 90% des habitants de l’Occitanie pratiquaient leur propre langue. Un siècle plus tard, à peine 3% des enfants de maternelle la comprennent encore. Des générations d’écoliers se sont vu punir quand elles parlaient « le patois », même dans le préau de récréation, sous la IIIème voire la IVème République ! Malgré cela, les langues régionales ont toujours été pratiquées et l’ont été tout naturellement sans remettre en question notre « unité » : en fait foi le patriotisme exceptionnel de nos « poilus » de 14, parlant avant tout l’idiome de leur région. Aucun d’entre eux n’envisageait le moindre repli identitaire.

A cette usure générationnelle des langues régionales, certaines résistent mieux que d’autres, mais les précipiter dans l’oubli serait porter préjudice à notre patrimoine culturel. Une Education nationale qui se respecte se doit d’apprendre à nos chérubins le français. Mais quand on voit le niveau linguistique de tous ces jeunes gens à qui l’on délivre quasi automatiquement un certificat de présence au lycée (appelé « baccalauréat ») il y a sans doute du souci à se faire en matière de culture. Or, selon Tocqueville, « Quand le passé n’éclaire plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres »

Pierre Nespoulous