Shéhérazade s’invite au Congrès des maires

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Pour le centième Congrès de l’AMF (Association des Maires de France), la semaine dernière, le Président de la République s’aventurait sur un terrain miné, le climat étant devenu tendu à cause des efforts que l’Etat entend imposer aux communes, à défaut de lui-même. La tentative de séduction avait démarré la veille du grand oral du Congrès par l’accueil à l’Elysée comme des cousins pauvres de province d’un millier d’élus, réception évoquée au micro de RTL par Gael Perdriau, maire de Saint-Etienne : « C’est un sentiment étrange, hier soir, on avait un peu l’impression de participer à un « dîner de cons » pour tout vous dire. Les maires ont un peu le sentiment d’être pris pour François Pignon ».

L’AMF ne lâche rien. Dans sa résolution au vitriol, prononcée par le numéro deux de l’Association, André Laignel, les édiles s’en prennent aux desseins du nouveau pouvoir, « une avalanche de décisions défavorables aux collectivités prises depuis l’été, sans concertation, … le dénigrement des élus a remplacé la légitime considération dont ils devraient bénéficier. Tout ceci est inacceptable. La démocratie est en danger ». A fleurets plus mouchetés la Président François Baroin dénonça aussi la recherche d’une sorte de tutelle insupportable des collectivités en particulier par des « contrats léonins ». Peu savaient que, ce qui est inattendu, l’Elysée avait demandé qu’il fût bref, alors François Baroin commença par une petite parabole : « Un magistrat demande à un avocat combien de temps va durer sa plaidoirie. L’avocat répond : Je terminerai quand je serai certain de vous avoir convaincu. Je vais donc prendre un peu de temps ». Dans cette atmosphère tendue le ton était donné et Emmanuel Macron ouvrit son discours avec une pointe d’humour : « Je relève votre défi de ne pas m’arrêter tant que je n’ai pas convaincu », évoquant d’un ton amusé le supplice de Shéhérazade consistant à ne pas s’arrêter dans son histoire pour n’être pas exécutée : « Je peux tout à fait être Shéhérazade »… Suivit un grand exercice voulu pédagogique…

Le Président de la République s’est donné un an pour mettre en route une refonte complète de la fiscalité locale afin d’aboutir à un texte budgétaire pour 2020 concernant communes, départements, régions, péréquations horizontales et verticales, ainsi que les différents fonds de concours de l’Etat. N’est-ce pas présomptueux ? Car c’est un bien vieux serpent de mer que ce souci de plus de quarante ans des élus de base de mettre en avant – sans succès jusqu’à ce jour – la réforme de la fiscalité locale, le statut de l’élu et la réforme administrative ! Alors, pour y parvenir dans moins d’un an, Macron a trouvé la panacée : la « Conférence des territoires ». De Gaulle s’était élevé un jour contre l’établissement de ces « Comités Théodule » qui se conforment à l’adage : « Quand on veut enterrer un problème, on crée une commission ».

En attendant, les sujets de crispation avec l’exécutif ne manquent pas : le gel des dotations de 300 millions d’euros, une politique du logement anxiogène, la réduction des emplois aidés, l’exonération de 80% des foyers de la taxe d’habitation, recette importante des communes, l’objectif d’imposer 13 milliards d’économies aux collectivités sur le quinquennat, entre autres sujets de tension. Les collectivités qui pèsent 20% des dépenses publiques ont déjà réalisé 50% des économies totales. « J’ai besoin de vous. Nous avons la République en partage ! » Un partage ? Il faut toujours faire des économies, quelle que soit la couleur politique. Mais la méthode Macron est brutale, confiscatoire et pas forcément équitable. Et, comme si ses soucis s’arrêtaient au périphérique, il a mentionné seulement l’ « architecture » du Grand Paris, comme si les territoires ruraux avaient disparu des radars de la politique

J’ai trouvé les maires de France bien timides lorsque, tout en les caressant dans le sens du poil, Macron les a sermonnés comme des écoliers, en cherchant à s’affirmer à coups de « Je veux », montrant à ce parterre d’élus qu’il ne comptait pas faire de compromis, le dialogue s’étant transformé en une longue proclamation. Dans la logique du personnage, je ne vois plus trop l’intérêt qu’à la tête des entités territoriales figurent encore des élus locaux. Tant qu’à les lier pieds et poings aux décisions de l’Etat, autant leur substituer des fonctionnaires obéissants !

Les maires sont finalement restés sur la réserve durant le discours du Président. S’il y a eu quelques sifflets incongrus à son arrivée sur scène, il a dit beaucoup de choses que les édiles voulaient entendre mais laissé beaucoup de questions en suspens. Est-ce une opération de séduction réussie ? Ou doit-on penser avec Charles Pasqua que « les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent » ? Une heure et demie pour quel résultat ? Un conte des Mille et une nuits ? Comme Shéhérazade ?…

Pierre Nespoulous