Subterfuge

Se défausser de ses responsabilités a souvent été une pratique chère à bien des hommes politiques.

Mais en ces temps où ce qui se dit et se montre comptent beaucoup plus que ce qui s’écrit, où l’instantané l’emporte et de loin sur la nécessité de la réflexion, répéter comme un slogan qu’en n’étant pas au pouvoir on n’est en rien responsable de rien, devient un moyen efficace de fuir ses propres fautes. Aussi, la mise en accusation systématique de la majorité précédente (celle de la période 2002 – 2012) revient-elle comme un leitmotiv. Tout cela dans le dessein de faire croire au peuple français qu’avant leur arrivée aux affaires les socialistes n’étaient passibles d’aucun reproche. Le recours à un pareil procédé constitue une méthode habile pour se tirer d’embarras en se détournant de la réalité des faits. C’est la définition même du subterfuge.

Un exemple, de cette pratique, nous a été offert lors de la dernière conférence de presse du Président de la République. Entre autres références à un passé récent, j’ai relevé une réponse révélatrice. À la question suivante d’une journaliste : “La Roumanie et la Bulgarie n’ont désormais plus de restrictions, c’est l’Europe qui les a levées au 1er janvier 2014, partagez-vous la crainte de David Cameron d’un afflux massif de travailleurs roumains et bulgares” ? M. François Hollande a répondu : “Ce n’est pas nous qui avons pris cette décision. Je veux le rappeler. Ceux sont nos prédécesseurs ”. A la suite de quoi, le Président a affirmé qu’il ne croyait pas à un afflux massif de population, les règles d’assouplissement du travail déjà prises n’ayant pas aggravé la situation. Et de remarquer, non sans raison, qu’on ne pouvait tenir un discours contradictoire c’est à dire se montrer favorable à l’élargissement et en redouter les conséquences. Il a conclu son intervention à propos de cette question par une réitération : “Moi je n’ai pas signé -je n’étais pas aux responsabilités- les accords d’élargissement. Ceux sont d’autres”.

Nous sommes là au cœur de la malignité. Car en s’adressant ainsi à des journalistes et à fortiori à des auditeurs, ignorants des règles constitutionnelles, François Hollande met directement en cause ceux qui ont négocié le traité alors qu’un traité de ce type ne peut entrer en application qu’à l’absolue condition d’avoir été adopté par l’Assemblée nationale. Exonérer de leur responsabilité les députés qui l’ont approuvé dans le but de faire reposer l’accusation sur les seuls négociateurs constitue un tour de passe-passe réussi, il faut le reconnaître. Il n’en reste pas moins que le traité relatif à l’adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie à l’Union européenne, s’il a été négocié sous la majorité précédente (en des termes identiques pour chacun des 25 pays que comptait alors l’Union), a cependant été bel et bien approuvé par la représentation nationale, y compris les élus socialistes, dans la séance du 27 juin 2006. Au cours de cette séance, où de très rares députés s’inquiétèrent des conséquences de la libre circulation des personnes, le porte parole du groupe socialiste Jean-Pierre Dufau, monté à la tribune afin d’exprimer solennellement l’approbation de son groupe au projet, terminait son discours, rapporté par le Journal officiel, par ces mots dépourvus d’équivoque : “La Roumanie et la Bulgarie ont besoin de l’Europe, leur famille. La France se doit de leur ouvrir la porte. C’est pourquoi le groupe socialiste votera pour la ratification du traité d’adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie à l’Union européenne. Il le fera en conscience, avec lucidité et en assumant ses responsabilités”. (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste.)

Voilà comment une position sur l’élargissement de l’Union qui a le mérite de la clarté passe à la trappe de l’oubli sous l’effet d’une manœuvre trompeuse.

Alain Levy