Sur les chiffres romains

Les anciens se souviennent de la chanson parodique de Jacques Brel : « J’habite à l’hôtel George Vé », contemporaine d’un sketch visionnaire des Inconnus, Pascal Légitimus évoquant « le roi Louis Croix V bâton ». Il s’agit, dans les deux cas, de la compréhension des chiffres romains V et XVI.

On nous dit que le Musée Carnavalet, consacré à l’Histoire de Paris, a renoncé aux chiffres romains pour désigner les siècles et les rois sur ses panneaux explicatifs. Exit donc le XVIIème siècle, au profit du 17ème, et pour les rois l’on parlera d’Henri 4 ou de Louis 16 plutôt que d’Henri IV ou Louis XVI cité ci-dessus. « Nous ne sommes pas contre les chiffres romains, mais ils peuvent être un obstacle à la compréhension », explique la responsable du service des publics. Si l’on constate qu’une grande majorité de visiteurs ignore aussi ce que sont une Annonciation ou une Mise au tombeau, on n’a qu’à carrément dégager les tableaux…

Cette décision n’a pas suscité qu’un tollé dans un verre d’eau, mais jusqu’aux Italiens qui ont désapprouvé cette désappropriation naturelle, cette coupure de nos racines, par la voix du Corriere della Sera, dans son édition du 17 mars : « Cette histoire de chiffres romains représente une synthèse parfaite de la catastrophe culturelle en cours : d’abord on n’enseigne pas les choses, puis on les élimine pour que ceux qui les ignorent ne se sentent pas mal à l’aise. Rappelons que les obstacles servent à apprendre à sauter ». Une fois de plus, on baisse la barre pour que les plus faibles passent au-dessus.

On ne saurait plus lire les chiffres romains? C’est dire le niveau déplorable de notre Education Nationale. Ils s’apprenaient naguère au CE2. On jouait avec des chiffres pour une certaine gymnastique de l’esprit. La prochaine étape devrait consister à supprimer les lettres grecques dans les formules mathématiques, dans le nom des médicaments, et, dans la foulée, supprimer l’apprentissage de l’alphabet (« alpha, bêta ») et pourquoi pas, fermer les écoles qui « coûtent un pognon de dingue », comme l’a dit Emmanuel Macron sur un autre sujet…

Les chiffres romains ne sont pas adaptés au calcul, on le sait bien, et c’est pour cela qu’ils ne sont pas en usage : il ne s’agit pas d’un système de numération positionnel. Mais ils sont jolis quand ils sont gravés sur la pierre au fronton de nos édifices ou quand ils figurent sur le cadran de nos horloges et, pour l’essentiel, dans la vie courante, en ce qui concerne les siècles et les rois. Loin de nous donc l’idée d’abandonner la numérotation universelle en chiffres arabes (qui en réalité sont d’origine indienne), adoptée au Xème siècle pour remplacer les chiffres romains parce qu’ils permettent une notation très aisée dans le système décimal utilisé en occident.

Mais ce n’est pas seulement une anecdote. Le processus illustre notre déconnexion avec notre culture, entraînant la baisse générale de niveau dont notre classement PISA fait foi, et notre adaptation au déclin… Ne stigmatisons pas les moins doués et les derniers arrivés, dans ces temps modernes voués à l’universalité dite progressiste. L’Eglise, d’ailleurs, avait bien compris la chose il y a plus d’un demi-siècle, avec l’abandon du latin : c’est sans doute pour cela que les églises n’ont jamais connu une telle affluence! Aujourd’hui donc les musées veulent faire en quelque sorte leur aggiornamento, leur réforme comme Vatican II (pardon, 2!).

Dans la même veine, l’on se souvient des efforts de certains pour envoyer aux oubliettes l’imparfait du subjonctif, voire même le passé simple. L’orthographe est difficile? Abandonnons l’orthographe! Pour l’heure, je me borne à un constat : nombre de ceux qui justifient l’abandon des chiffres romains au nom de l’accessibilité sont également les défenseurs (et utilisateurs) de l’écriture inclusive, des « celles et ceux » et autres niaiseriens boursouflées dont l’accessibilité n’est pas la première vertu. Comment voulez-vous qu’en écriture « inclusive » nos pauvres incultes puissent même faire la différence entre le 5 et le U, tous deux écrits en chiffres romains comme un V majuscule? Le X aussi est devenu très ambigu : Polytechnique pourrait être confondue, depuis l’avènement du porno, avec une maison close…

Les imposteurs de l’inculture portent l’ignorance en arrogance et la sottise en expertise. Le temps n’est plus loin où les jeunes gens ne verront plus dans les inscriptions sur les églises et les monuments, voire les horloges, que les hiéroglyphes d’une civilisation disparue. Hommes désaffiliés, sans passé, sans dette, qui ne savent plus rien et qui n’ont rien à transmettre…

Pierre Nespoulous