Sur une visite

Pendant que François Hollande fanfaronnait aux Philippines, auréolé de sa mission de sauveur de l’écologie planétaire, même s’il n’est pas capable de régler chez nous à Sivens l’étiage du Tescou, en prévision de la Grande Conférence sur le climat en fin d’année à Paris, il a évoqué la visite en Syrie de quatre parlementaires français, en insistant sur la nécessité d’isoler le «boucher» Assad.

On sait qu’il s’est découvert une mission guerrière en Afrique, mais on se souvient aussi que si Obama ne l’avait pas dissuadé en 2012, il partait en guerre tout seul contre Bachar el Assad ! Alors comment aurait-il pu ne pas blâmer l’initiative de notre voisin toulousain, le député PS Gérard Bapt, pourtant Président du groupe parlementaire d’amitié franco-syrienne et de trois autres collègues animés du même sentiment, de se rendre à Damas ?

François Hollande est monté au créneau pour pilonner la visite de ces élus en Syrie, «une initiative en aucun cas officielle et diplomatique de la France», a dit Stéphane le Foll, porte-parole du gouvernement (les intéressés n’ont jamais dit le contraire). Manuel Valls a lui aussi sorti sa tapette à mouches et Jean-Christophe Cambadélis, «patron» du PS, a menacé avec son sabre de bois. Si le sévice, pensai-je, est aussi cruel qu’envers les «frondeurs» du PS, Gérard Bapt doit être mort de rire. Cela vient de se confirmer ! Quant à Laurent Fabius, «ministre étranger aux affaires», ce chef du Sanhédrin annonçant que ces parlementaires « n’étaient porteurs d’aucun message officiel et n’avaient rien à voir avec son ministère », ne nous avait-il pas habitués naguère à couvrir un «responsable, mais pas coupable» ?

Les initiatives des parlementaires ne peuvent être indexées sur le Quai d’Orsay, justement au nom de la séparation des pouvoirs. Je crois comprendre que jadis Georges Marchais affirmait cela lors de ses voyages à Moscou ! Et puis, cette initiative, si elle est indépendante du « politiquement correct », est plus proche de la « réalpolitique ». Comme l’a dit Jacques Myard, l’un des quatre : « Je parle avec tout le monde, même avec le diable. C’est souvent de lui que l’on apprend beaucoup de choses ! ». Et puis aller voir ce qui se passe, entendre, écouter et en tirer des informations est-il plus blâmable que baiser la babouche des potentats du Golfe et se coucher devant les émirats lourdement soupçonnés de financer le terrorisme ?

La France, nous dit-on, soutient les rebelles « modérés » anti-Assad. Chacun sait pourtant qu’ils ne sont que le faux-nez de Daech en Syrie. Nombre de livraisons d’armes françaises destinées aux prétendus rebelles sont allées, c’est patent et connu de tous, directement chez les terroristes islamistes. Un jour viendra où nous comprendrons enfin qu’il appartient aux citoyens d’un pays de décider qui les gouverne et comment, que ce n’est pas à nous de leur imposer notre notion de démocratie, ce qui n’est finalement qu’une tentative de colonisation par l’économie. Nous protestons parce que les Américains nous imposent leur style de vie ; comprenons que Syriens, Iraqui, Nigérians et autres ne veuillent pas du nôtre. La démocratie venue de l’Occident n’est peut-être pas adaptable à l’Orient. Il suffit de voir tout ce qui s’est passé depuis la guerre en Irak. Avec le recul, était-ce une bonne idée ? Peut-on imposer la démocratie à des peuples qui ne savent pas ce que le mot veut dire ? Les dictateurs en place n’étaient peut-être pas des démocrates selon les standards angéliques, mais les pays étaient des pays sûrs où les chrétiens n’étaient pas massacrés et où les étrangers étaient bien accueillis. Souhaite-t-on, comme on l’a vu en Irak ou en Libye, et comme on a failli le faire en Tunisie et en Egypte, remplacer un « dictateur » par la dictature de la terreur et de l’anarchie ? Quand on y réfléchit, on est bien obligés de reconnaître que ce qui a suivi le « printemps arabe » si enthousiasmant pour les commentateurs, n’était pas forcément si positif…

Les Américains ont-ils eu raison de vouloir déboulonner tous les pouvoirs laïques en Arabie ? En Irak, la France n’avait pas voulu suivre et maintenant l’on sait qu’elle avait raison. C’est bien ce qu’avait compris Vladimir Poutine qui voyait dans ces régimes un rempart contre l’intégrisme musulman, même si sa position à propos de la Syrie hérissait quelques Occidentaux comme notre Président. Les Russes avaient déjà connu une lutte sans merci contre les extrémistes du djihad. Au moment où l’ONU s’efforce de mettre tout le monde autour d’une table pour tenter de régler les problèmes du monde, ne faudra-t-il pas qu’un jour la diplomatie reprenne le dessus ? Ce ne sera sûrement pas en mettant de l’huile sur le feu.

Que je sache, le groupe parlementaire d’amitié France-Syrie existe toujours et Gérard Bapt en est le Président pour l’Assemblée Nationale comme Jean-Pierre Vial pour le Sénat. «Il y a pour la société syrienne qui était si proche de la France» nous dit Gérard Bapt «urgence à trouver les voies d’un cessez-le-feu pouvant précéder une solution politique. Pour retrouver le chemin de la compréhension et de la paix, il faut bien, à un moment ou à un autre, trouver le moyen de se parler». Rassurez-vous. Si de cette visite il sort quelque chose de concret, François Hollande saura tirer la couverture à lui. Et puis… la France ne doit-elle pas revenir au principe gaullien, qui a fait sa force sur la scène internationale : on reconnaît les Etats, pas les gouvernements ?

 Pierre Nespoulous