Un ajournement suicidaire

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Les hommes d’autrefois, et certains il n’y a pas si longtemps, n’avaient nulle conscience que la vie humaine de leur époque fut aussi brève.

Ainsi Bossuet déplorait-il que l’on s’étonne qu’un mortel soit mort et Ninon de Lenclos, à qui le ciel fit la grâce exceptionnelle pour son temps de vivre quatre-vingt-dix ans, ne déplorait pas de mourir puisqu’elle ne laissait après elle que des mourants.  Mais il y eut des excessifs même dans la brièveté.  Raymond Radiguet qui mourut à vingt ans, sans le savoir après une vie miraculeuse nous dit Jean Cocteau. Evariste Galois mort à vingt ans après avoir publié « La Résolution générale des équations » qui portait à ses extrémités la science de l’algèbre.  De grands destins furent déployés à la face du monde par des jeunes gens et complètes ou inachevées de grandes œuvres humaines furent accomplies par beaucoup qui n’avaient pas atteint l’aube de la maturité.  On ne joua pas Carmen un soir à l’Opéra, Georges Bizet était mort : il avait 37 ans ; avant lui avaient disparu : Adrienne Lecouvreur à 38 ans, Mozart à 35, Couperin à 35, Rachel à 37, Chopin à 39 ans, après eux et toujours à 37 ans disparaîtra Gérard Philipe.  La médecine voyait Bichat mourir à 31 ans et les lettres Du Bellay à 36 ans, la Boétie à 32 ans, Pouchkine à 38, Rimbaud à 37, Edgar Allan Poe à 39, Alfred Jarry à 34, Les sœurs Brontë à 29, 30 et 39 ans.  La peinture perd Watteau à 37 ans, Géricault à 33, Toulouse-Lautrec à 37, Seurat à 30. Les Valois meurent jeunes ; Charles VIII à 27 ans, François II à 16 ans, Charles IX à 24 ans et l’on assassine Henri III, qui à 39 ans, avait peut-être trop vécu. Les séducteurs ne vieillissaient guère. Le plus illustre d’entre eux Rudolph Valentino disparaît à 31 ans. Enfin Pascal, le grand Pascal, meurt à 39 ans.  Il y a ceux que l’on croit généralement plus âgés : Madame de Pompadour vit jusqu’à 42 ans, Mirabeau jusqu’à 42, Gambetta à 44, Maupassant à 43 et Kafka à 41.  Révolution et guerres mettent un terme à la vie terrestre de beaucoup. C’est ainsi que la Révolution française est faite par des hommes dont très peu avaient plus de 40 ans.  C’est ainsi que la Guerre de 1914 décapita la jeunesse des lettres françaises : Alain Fournier meurt à 28 ans, Charles Péguy à 42 ans, Guillaume Apollinaire à 38 ans.  Enfin, après une vie dont la fécondité surprend et pèse lourd sur l’histoire et les lettres, disparaissent tous à 51 ans : Molière, Napoléon, Balzac et Proust. L’œuvre de chacun est immense.

Cette disparition des grands hommes paraît prématurée aux hommes d‘aujourd’hui.

Or, il n‘y avait là rien d’exceptionnel, ces personnages suivaient le sort commun, l’espérance de vie était courte et chacun voyait son destin s’inscrire avec plus ou moins de bonheur dans les moyennes de son temps.  Avec la même absence de lucidité, nous tardons à prendre conscience de cet éclatant succès qui a vu en France l’espérance de vie doubler en moins d’un siècle. Certes, il s’agit d’une probabilité élémentaire à laquelle chacun de nous a vocation, en plus ou en moins ajoutera-t-on.  Il n’empêche que cet essor est créateur de redoutables problèmes puisqu’on ne peut survivre gratuitement.

Comme la vie humaine se refuse heureusement à défaire ce qu’elle a fait et n’a nulle intention d’interrompre son essor, le problème des retraites se pose d’une manière accélérée qui n’a d’égale que l’atermoiement suicidaire que l’on montre à le régler.

L’un de mes prédécesseurs, député de Castres sous le Second Empire, était Administrateur général de la Nouvelle compagnie des chemins de fer du Midi. C’était Eugène Pereire, le neveu d’Emile et Isaac Pereire ; il fixa la retraite de tous les employés à cinquante ans. Etait-ce parce que qu’il avait une âme généreuse ou parce que ce capitaliste était Saint Simonien ? C’était surtout parce qu’à 50 ans la moitié de ses employés étaient morts, et que les survivants n’avaient en moyenne que quelques années à vivre.

Et encore auprès de la population, les retraités de la Compagnie des chemins du fer du Midi faisaient figures de privilégiés !

L’hygiène et l’envol de la médecine se sont établis sur cette situation équilibrée.

On vit de plus en plus longtemps. Michel Rocard avait fait les comptes en 1989 ; sur les régimes de retraite, Alain Juppé s’est cassé les dents en 1995.

Les 42 régimes de retraite vont plonger dans la fragilité.

Tous ceux que nous avons cité au début de ce propos n’avaient nul besoin de retraite.

Aujourd’hui nous n’avons plus cette assurance, nous devons vivre plus longtemps.

Jacques Limouzy