Un autre « grand remplacement » : le clone

Tout irait mieux si l’on appelait les choses par leur nom et si les habits faisaient enfin le moine.

Tout irait mieux si les militaires s’habillaient toujours en soldat, si les curés se reconnaissaient à leur soutane, si les facteurs à leur casquette, si les Chinois vendaient d’abord en Chine et si les maillots de bain étaient autre chose qu’une ficelle.

Dans le monde d’hier, tout était plus clair et finalement, on s’y retrouvait mieux.

Les enfants de riches ne trompaient pas comme aujourd’hui leur monde en s’habillant comme des enfants de pauvres, les millionnaires avaient encore le gibus dans les caricatures, les paysans tenaient une fourche pour écarter les malveillants, mais tous avaient des devoirs.

Tout irait mieux si nous n’avions fait de la cuisine, de cet art populaire et diversifié, une distribution robotisée d’aliments décongelés, hautement prophylactiques, passant socialement dans les mœurs grâce à la coupable naïveté de parents inconscients dont on prend les enfants en otage afin de leur donner pour la suite de leur vie des habitudes alimentaires détestables pour le plus grand profit de tous les «Mac Do» de l’avenir qui se chargeront en deux générations de faire disparaître une chose aussi charnelle et aussi humaine que la cuisine.

Tout irait mieux si cette crétinisation ne devenait générale dans l’art, la musique et l’image et donc au niveau de la pensée dans un pays comme le nôtre qui va bientôt compter deux fois plus d’illettrés qu’en 1914.

A quoi bon en effet apprendre à compter puisqu’il y a la calculette, apprendre à écrire puisqu’il y a le portable pour s’entretenir, apprendre à penser puisque d’autres le font pour vous. On nous prépare une béquille pour chacune de nos insuffisances. Nous allons devenir des errants attendant des mannes incertaines distribuées par des systèmes sociaux dévastateurs.

Ce nouveau primate, fruit d’une évolution régressive, ferait figure d’intrus si on le projetait dans une cité moyenne d’il n’y a même pas cent ans.

La circulation était aussi bruyante qu’aujourd’hui mais plus diversifiée avec les cris des charretiers, les sabots des chevaux, les appels des rémouleurs, des collecteurs de peaux de lapin (peillarots), des marchands de marrons, des crieurs de journaux et l’on en vient à se dire que, si bruyant qu’il soit grâce au bruit uniforme des voitures, c’est notre monde qui est silencieux.

Un étrange anonymat s’est abattu sur nos villes où la circulation à pied la plus conviviale est devenue rare et dangereuse.

On ne sait plus qui est qui et qui fait quoi ! Le piéton d’autrefois naturellement observateur savait beaucoup. Il savait, par exemple, que Monsieur X, puisqu’il le voyait muni d’un missel, se rendait à la messe de 11 heures, que Monsieur Y, parce qu’il y avait une messe à 11 heures, se hâtait vers le cabaret comme vers un nécessaire devoir.

Nous étions tous différents mais lisibles. Lisibles ce qui est diablement humain !

Nous devenons, sous le voile d’instruments prodigieux de communication, totalement indéchiffrables, incroyablement solitaires, c’est-à-dire prêts à succomber à toutes les manipulations qui ne vont pas manquer de courir le monde.

Quel est cet homme qui s’avance au-devant de nous, que rien n’annonce, que rien ne distingue où tout chez lui est quelconque, tenue, démarche, visage ? Qui peut-il être et sait-il lui-même qui il est ?

Est-ce un militaire en civil, le curé de l’église voisine, un délégué syndical au repos, un chômeur en activité clandestine ? Voilà un être diaboliquement neutre, de plus en plus asexué, bientôt nourri chaque jour dans les «Mac Do» de l’avenir.

Il devient le frère de ce clone que la morale et la science s’interdisent de fabriquer.

Inutile de faire de tels efforts. Il vient de naître sous nos yeux par une singulière parthénogenèse ; c’est lui, il est le clone de ce qu’il devrait être et qu’il n’est pas devenu.

Ne cherchons pas ailleurs, les clones de l’homme vont naître tout seuls.

Voilà pourquoi on se demandera un jour s’ils ont encore à la face de Dieu une âme immortelle.

Jacques Limouzy