Un marché de dupes

Le projet de grand marché transatlantique est stratégique pour les Etats-Unis : contenir la puissance chinoise, attacher l’Europe à ses standards, former un ensemble cohérent avec le Canada et le Mexique pour dominer l’Amérique du Sud, isoler diplomatiquement la Russie, le «Grand échiquier (1)» se dessine derrière l’ouverture vertueuse des marchés, appliquant les trois impératifs géostratégiques définis par Brzezinski : «éviter les collusions entre vassaux et les maintenir dans l’état de dépendance que justifie leur sécurité, cultiver la docilité des sujets protégés ; empêcher les barbares de former des alliances offensives».

Les « idiots utiles » du libre-échange soulignent les bénéfices partagés : pour Barroso, l’accord se fera «entre égaux» ; la commission européenne fonde son optimisme sur une étude « indépendante » d’un ancien conseiller de Goldman Sachs ! Le discours libéral américain dissimule pourtant de plus en plus mal la réalité : depuis le «Buy Américan Act», les Etats-Unis se réservent l’essentiel de leurs marchés publics (70%) quand les Européens l’ouvrent largement à leurs concurrents (90%). Ils promeuvent la disparition des droits de douane (4 à 5 %) alors que le dollar au cours des dix dernières années a fluctué de 1 à 2, et des standards communs, sujet qu’ils dominent depuis longtemps : on se souvient de la bataille perdue par l’Europe sur les normes comptables IFRS. Enfin ils vantent les procédures d’arbitrage dominées par leurs avocats au détriment des systèmes judiciaires locaux, ce qui est justifié lorsque les contentieux sont plaidés dans des pays faiblement développés où les magistrats manquent d’expertise et d’indépendance, mais ce qui l’est beaucoup moins en Europe où l’Etat de droit a un sens.

L’affaire Snowden qui a révélé un système d’espionnage inédit dans l’histoire du monde fournissait le prétexte idéal aux européens pour aborder la discussion sur d’autres bases. Mais leurs protestations ont été de courte durée : la commission négocie dans la plus totale opacité ; les Etats ne pourront opposer de droit de veto, le Parlement européen, «travaillé» par d’habiles lobbyistes, ne pourra amender le Traité.

Concrètement, ce traité livrera les Etats à une justice privée, comme l’a vécu l’Argentine en faillite, condamnée à payer 500 millions de dollars à cinq entreprises prospères pour avoir dévalué sa monnaie.

Pour le Président Hollande, «aller vite n’est pas un problème, c’est une solution». Pour qui ?

Bernard Carayon,

Ancien député

Avocat

(1) Bayard Editions 1997

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