Une légende française 

Henri Sitek et Raymond Poulidor lors d'une étape albigeoise (C) Tarn Libre

C’est une immense figure populaire et sportive française qui vient de s’éteindre : c’est tout un pan de l’histoire du Tour et du cyclisme qui s’en va avec Raymond Poulidor. Il bénéficiait d’une grande « poupoularité » dans les chaumières, selon le mot d’Antoine Blondin.

Comme sportif, il demeure à jamais dans l’imaginaire populaire cet « éternel second » qui collectionna les places sur le podium du Tour de France (8 fois), dont la dernière à plus de 40 ans, sans en porter le maillot jaune un seul jour en 14 exercices (un record). Malgré son lot de peines et d’injustices, malgré ses tragédies, le Tour n’est pas seulement, comme le racontait Albert Londres, « un Tour de souffrances », il est la France, son âme, son imaginaire. Le paradoxe est bien que le nom de Raymond Poulidor soit lié à cette épreuve qui met le peuple de France au bord des routes, plus que celui de coureurs qui l’ont remporté voire plusieurs fois. Mais ne disait-il pas lui-même : « Si j’avais remporté le Tour de France, personne ne se souviendrait de moi ! »

Raymond Poulidor a magnifié comme personne le rôle de glorieux second, jusqu’à lui donner une définition construite sur son nom. Injustement confiné dans ce rôle, il a construit un palmarès qui vaut bien plus que le costume dont on l’a habillé de manière figée : nombre de champions en rêveraient ! Il a remporté près de 200 courses, dont certaines très grandes, le Tour d’Espagne 1964, deux « classiques » avec Milan-San Remo 1961 et la Flèche wallonne 1963, par deux fois Paris-Nice (1972 et 1973) et le Dauphiné (1966 et 1969). On peut y ajouter le maillot tricolore en 1961 et ses sept victoires d’étape au Tour.

Dans sa longue carrière où il a côtoyé de nombreux coureurs, de Fausto Coppi jusqu’à Bernard Hinault, il a eu la malchance, au fil des générations, de tomber sur deux « monstres » : Jacques Anquetil d’abord – leur rivalité a nourri la légende – puis Eddy Merckx, celui que Luis Ocana appelait « le cannibale ». Entre ces deux champions trustant les victoires, un intervalle ouvrait un créneau dans lequel la malchance continua à le poursuivre. Albi en 1968 restera le symbole de cette malédiction. Le Tour lui était promis et, au bénéfice d’une échappée réussie, il allait revêtir le maillot jaune dans la capitale tarnaise. Maudite étape ! Renversé par un motard, il eut l’énorme courage de terminer douloureusement l’étape. L’on se souvient ici de son visage ensanglanté à l’arrivée sur le circuit du Séquestre. Victime d’un traumatisme crânien et d’une fracture du nez, il dut abandonner la course. A cette évocation n’ajoutait-il pas : « J’ai été malheureux, mais le vélo m’a donné plus qu’il ne m’a coûté » !

Raymond Poulidor a géré sa carrière comme un paysan laboure sa terre, avec abnégation et effort, comme aussi ces gens qui n’ont pas oublié d’où ils viennent. Son gendre, le champion batave Adrie Van der Poel, me disait, lors d’une « Route de Sud », pour souligner son bon sens paysan : « Raymond, c’est un homme de la terre ». Abordable et humble malgré sa notoriété, il était d’une fidélité exemplaire. Alors que les rapports dans le milieu sportif bruissent de contrats et de transferts, il fut 18 saisons durant d’une fidélité sans pareille à son manufacturier, la maison Mercier. Sa

simplicité sans aigreur ne pouvait-elle pas laisser la place à l’humour ? C’est un témoignage de sagesse. Lors de la cérémonie de présentation du Tour 2019 et du centenaire du maillot jaune, entouré de Bernard Hinault, Eddy Merckx et Miguel Indurain, chacun vainqueur de cinq Tours de France, il prit la parole ainsi : « A nous quatre, nous avons remporté quinze Tours de France ! »

Les Français aiment le panache d’un Cyrano, celui de la défaite magnifique et du courage dans l’adversité d’un Poulidor : Roland Barthes l’avait si bien décrit dans ses « Mythologies ». La légende, aussi, ne s’est-elle pas emparée du mano-à-mano si célèbre de la terrible ascension du Puy-de-Dôme avec Jacques Anquetil en 1964 ? Après avoir été de farouches adversaires jusqu’à la détestation réciproque, ils étaient devenus les meilleurs des amis, et c’est Raymond Poulidor qui raconte que, sur son lit de souffrance, avant son décès, Jacques Anquetil lui murmurait « Ce que je vis, c’est dix Puy-de-Dôme ! » avant d’avoir ce mot terrible qui, lui aussi, restera dans la légende : « Encore une fois, Raymond, je passerai avant toi »…

La fierté de ses vieux jours ? Ce fut, assurément, de voir son petit-fils, Mathieu Van der Poel champion du monde de cyclo-cross. Et, comme l’a dit superbement Christian Prudhomme, le directeur du Tour de France : « Quand on entendra l’année prochaine, dans deux ans, dans cinq ans, les victoires de son petit-fils Mathieu, beaucoup penseront « Van der Poulidor », sans doute ».

Quand un nom traverse les générations, cela situe la force de l’intéressé. Au fond, cet homme fut un cycliste, mais davantage. Un homme des légendes, l’un des derniers grand représentant de l’imagerie collective. Le mano-à-mano va reprendre là-haut. Les légendes ne meurent jamais…

Pierre Nespoulous